L’épitaphe

(Ce texte a été écrit pour le concours CROUS de la nouvelle 2019 sur le thème “Révolution”. Maintenant que les résultats sont publiés et que je n‘ai rien remporté, je peux publier ce texte sans rien risquer!)

*

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils m’ont donné une tombe. Ils m’ont plantée dans l’existence. Ils ont réussi. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient, et pourtant je me suis soulevée.

Cette terre, la mienne, noire et noyée, fut vaincue dans l’obscurité – elle avait tiré l’épée. Il n’y avait plus de soleil ; il était dissimulé par les esprits et les armées. Cette terre fut vaincue,  vaincue par moi. J’ai râclé de mes ongles la terre avec laquelle ils voulaient m’enterrer. J’ai surgi des forêts, en haillons, j’ai brûlé des fermes, des plaines et dix mille fanions.

Ils criaient « Révolution ! » et je n’ai pas compris – et « Révolution ! » ne vint pas dans ma bouche, mais remplaça ma vie. – Je me suis vengée. J’ai volé l’épée dont j’avais la gorge obstruée.

Ils ont entravé le temps – je l’ai brisé, et j’en ai dispersé les fragments. La surprise s’est lue dans mes yeux meurtris. Je tremblais, je pleurais. Ils avaient tout perdu, ils pensaient tout détruire, ils pensaient pouvoir tout reformer. J’ai tout perdu, la musique, les nuages, le ciel bleu. J’ai tout perdu, la lumière, les rivières, les bruyères et toi nue dans les rivières et les bruyères. Je croyais avoir perdu mon nom. Mais ils l’ont écrit sur cette tombe.

J’ai tué des monstres. Je suis un monstre et je n’ai même plus de semblables.

Ne reste plus que toi, debout, chancelante, couverte de sang, seule sur une terre noircie, silencieuse, comme morte. Je sais que tu t’es débarrassée des derniers – ceux qui m’ont dressé une tombe, et gravé une épitaphe enragée. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Ce qui m’attendait et ce qui t’attendait. Moi, je le savais. J’ai voulu tant et tant te détourner, t’aveugler avec l’éclat de mon épée ! Mais tu es là, et tu ne penses pas aux morts dans le puits, aux panses ouvertes, aux balles tirées en riant, aux pièces d’or dérobées dans les poches des morts, au fils qui tue la mère, à la mère qui maudit le fils – tu penses à nos draps, à nos parfums mêlés, à nos discours, à nos rires, aux levers du jour. C’était quand le temps existait encore.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils ont su le recréer avec cette tombe et cette épitaphe. Je laisse une trace de mon passage. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient. Je voyais l’avenir depuis les plus étroites rues et les recoins des palais. Personne ne me croyait. Moi-même je m’ignorais. Le temps n’était pas encore mort que je m’en passais déjà : pourquoi me serais-je écoutée si rien n’en devait ressortir un jour, rien de bon, rien de mauvais ? Je voulais frapper. Je voulais pleurer. Je voulais qu’ils me frappent. Je voulais qu’ils pleurent. Je savais qu’une tombe m’attendait. Je n’avais pas le temps – je le brisais et dispersais ses fragments – de songer à de futurs regrets. J’étais une corde tendue entre le ciel et les enfers. Je me suis usée, et tu t’es brûlé les mains, puis le corps entier, à essayer de ne pas me lâcher.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Tout cela, tout ce que tu souffrirais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps ».

C’était ce que tu disais. Calmement. Consciemment. Tu savais. Tu savais que je m’ignorais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

C’était une promesse plus qu’une vérité. N’est-ce pas ?

Je connaissais l’erreur que, chaque jour, je commettais. J’ai recherché les couteaux sur mes veines, j’ai recherché les tisons sur ma peau, j’ai recherché les balles dans mes poumons, j’ai recherché ce poumon percé, j’ai recherché le sang qui m’étoufferait, tant que ce n’était plus par l’épée, je voulais étouffer ; j’ai recherché les drogues, j’ai recherché les vomissures toutes les nuits, j’ai recherché un homme prêt à me poignarder, j’ai recherché l’horreur, j’ai recherché l’enfant à tuer, j’ai recherché la compagnie des corbeaux. J’ai recherché le chaos. Rien ne devait rester, rien. Jamais je n’ai stoppé. Jamais je ne me suis reposée. Tu appelais mon nom, la nuit, quand j’allais démanteler même des ruines. Rien ne devait rester, rien. J’appelais ton nom, chaque nuit, pour mieux le fuir, l’exhorter à partir, l’exhorter à m’étreindre. Mais rien ne se produisait. Tu restais, je tuais. Je ne sais trop comment, je restais en vie – sans doute parce que le temps n’avait plus prise sur moi. Je restais en vie alors que je cherchais à me désintégrer.

J’ai vécu ma haine. J’ai haï. Je ne sais même plus si je hais encore. Peut-être, peut-être, mais plus comme au départ, quand ils m’ont arraché mon écharpe, ma chemise et ma cuillère en bois. J’ai fait ma révolution. Ma révolution souillée. Maintenant c’en est assez. Ce monde n’est plus. Le temps n’est plus. Le cycle, je crois que je l’ai terminé. J’ai tout pris. J’ai tout emporté. Le cycle : la violence, la colère. Rien ne reste, rien – tout peut recommencer. Ailleurs. L’apaisement doit venir. Non. Il ne peut plus venir s’il n’y a plus de temps. Mais il se tient là. Il attend. Il est toujours là, avec ou sans temps. Il est tout étouffé, c’est tout, étouffé par la même épée que celle dont je me suis libérée. Il ne tente rien. Ce n’est pas dans sa nature. Il a toujours besoin d’une main, d’une épée et de balles pour se libérer. Par ma main, il est libre. Qu’il chasse le sang de la terre noire. J’aime la cendre et c’est tout ce qu’il reste. Qu’il en fasse ce qu’il veut. Rien n’a besoin de se reconstruire. Il suffit se tenir debout. De garder l’équilibre. Reconstruire est une action – or l’action, c’était la révolution. Il n’y a plus d’actions. La révolution en a libéré la terre. Il n’y a pas à reconstruire ; attends, laisse la vie respirer. Avant, quand il y avait du temps, ce temps gâté, ce n’était pas la vie.

Ce n’est que morte que l’épuisement me prend. J’ai brandi fièrement mon erreur. Il faut, il faut, maintenant, de nouveau, que la lune agite l’écume, que le soleil assèche le sel. L’apaisement ne part pas. Il est toujours là. Mais, la nature en marche, il est sublime. Plus sublime que nos épées fines. Dépourvu de briques, de routes et de villes, il respire. Il s’étend. Dépourvu d’hommes, il – c’est vrai, ils sont tous exposés, sur une plaine, la panse ouverte tournée vers le ciel. Mon erreur – était-ce une erreur ? J’ai tué sans aucune autre raison que j’étais brisée. J’ai tué. J’ai brisé. J’ai tué. Pourtant, tu es toujours là, toi. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée. Non, ce n’est pas vrai, si je t’avais transformée nous nous serions entretuées, ou j’aurais senti le besoin de t’assassiner. Tu es restée la même, immuable, tu es la paix, tu as accepté de m’observer, toi aussi tu attends patiemment, et tu m’aimes, et je ne te mérite pas. Tu es toujours là, toi, debout, je me suis trompée, tu es bien vivante, sans le temps, avec ton temps, seule avec ton existence. Mon erreur a laissé vivre le seul être qui méritait qu’on lui accole ce verbe – vivre. Mon erreur – était-ce une erreur ?

Ce sang qui te recouvre, il est différent de celui qui me recouvrait. Je me suis vengée de l’univers, je me suis vengée de mon existence, de tous les hommes, de personne. Tu t’es vengée, tu as tué ces derniers hommes, parce qu’ils ont essayé de rebâtir le temps. De redevenir ce qu’ils étaient avant – car c’est là que leur choix aurait mené. Ils n’auraient rien recommencé. Le cycle… Je ne veux pas y penser. Et tu t’es vengée parce que tu m’aimais. Ta vengeance est intemporelle. Elle se perd parmi toutes les autres, parmi surtout toutes celles que j’ai accomplies. Tout le monde a tué un homme – par une parole, ou par une épée. C’est ainsi. Il n’y a pas de pardon mais il y a l’apaisement. Ma vengeance – elle est hors du temps à sa manière aussi. Ma révolution a détruit le cercle de la révolution. Ta révolution a été de me suivre hors du cercle – et de me permettre de rester à l’extérieur. Le résultat n’est pas une action, mais un souffle : tu vas pouvoir revivre, où tu veux, il n’y a plus de temps, et je le dis, il n’y a plus de lieux.

Tu peux partir désormais. Efface cette épitaphe, fais chuter cette pierre tombale. Attends la pluie, puis va-t’en. Le Néant n’a pas à exister. En le détruisant, en me détruisant, tout pourra enfin, enfin recommencer.

Quand tu auras passé la mer, après avoir vogué sur des eaux bleues, tu cesseras d’être triste, et ce sera pour te réchauffer que tu te blottiras auprès des feux.

Après cela je ne vois plus rien – sans doute tu viens de renverser la pierre à mon nom. Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps – et mon temps ici prend finalement fin. Le temps – enfin, il disparaît totalement. Dans un dernier geste de révolte, ils l’ont cautérisé, dans un dernier geste de révolte, tu l’as effacé. Parfois, il vaut mieux tout oublier. Tout oublier dans un dernier geste de révolte.

Non. Il reste un dernier geste, un dernier. Jeter cette épée. Les étoiles pourront te remercier. Tu as pleuré. Vas-tu encore pleurer ? Pleures-tu encore ? Tu le peux bien après que je t’ai tant brûlée. Tu m’as suivie. Tu as appris. Tu ne copieras pas l’erreur. Tu peux me laisser. – Je sais que cela, tu ne le feras pas. Non que je l’aie prophétisé – je sais simplement que tu m’as aimée. Le Néant ne peut te stopper. Oublie ma réalité. Tu désires me revoir – impossible – alors voici ce que tu dois savoir.

Je ne suis ni aux enfers ni au ciel – je ne suis nulle part. Ne viens me rechercher que dans tes rêves, le soir.

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Claire mort

Dans sa cabane de bois et dans ses os grinçants, elle entendait la rivière frémissante. Toujours la chair se maintenait sur ses os comme de la mousse sur du bois vermoulu. Os et et chair, os et chair, doigts et articulations dénudés, blanchis. Un os de seiche tiré de la mer lointaine, lui au moins, brillait, posé près des ustensiles.

A la lumière d’une bougie verte s’accomplissait le plus petit des sacrifices. Ici pas de sang mortel à verser ; la sève des pins et l’ichor divin – cadeau ancien –, beaucoup plus apparentés qu’on ne l’imagine, sont répandus en une unique goutte sur un pétale de jacinthe et un morceau de chair corrompue, tiré de son cou. Placés dans un pochon noir sans âge, ces ingrédients sont plongés dans la rivière frémissante jusqu’à toucher le plus lisse des galets blancs. Elle recouvre ensuite le pochon d’une hématite purifiée et laisse l’eau agir le temps que dix biches viennent s’abreuver en un point plus élevé de la rivière. De ses orbites vides, devenus lumineux de mort grâce à une incantation magique, elle observe le ciel qui autrefois lui fut favorable. Puis elle pénètre dans les sous-bois avant que sa chair, trop exposée au soleil, ne commence à pourrir.

D’une voix qui rappelle du granit érodé, elle entonne des incantations. La terre qui meurt sous ses pas revit, l’arbre qu’elle rend malade en en extrayant la sève reverdit, les animaux qui s’enfuient à son odeur de pestiférée retournent à leurs terriers. Elle peint des pierres qui s’enflamment, elle noircit des racines, sa mâchoire suitant de la sanie jamais ne cesse de mordre l’air, jusqu’à ce que l’une des pierres lui résiste et qu’elle la morde, la morde jusqu’à retrouver sa stabilité cadavérique. Sa main alors se tend vers une aiguille de pin, la plus fine, la plus verte, et la cueille avec soin. Ses yeux lumineux, lorsqu’elle se retourne, lui font savoir que dix biches ont lapé l’eau claire. Alors, avec ses pieds nus, avec son corps maintenu droit par la magie obscure, elle court, rapide comme une déesse, et peu à peu devient une ombre consistante qui soulève la poussière. Dans l’éclair noir qu’elle est devenue, on distingue l’aiguille de pin, immobile, protégée, véritable trésor précieux, dont l’odeur est démultipliée.

Redevenue elle-même près de la rivière, elle hume l’air qu’elle ne sent plus, elle plonge sa main dans l’eau et voit la vie glisser entre ses os, elle retire l’hématite purifiée qui demain corrompue se brisera, et récupère le pochon noir. Le galet blanc s’est grisé. Elle marche sur de la menthe en revenant sur le sentier.

Une côte attend sur une table, près des ustensiles, dans la cabane. Un trou y a été pratiqué à des heures où seul le feu illumine la cheminée inutile. D’un geste, elle saisit l’aiguille, qu’elle avait glissée dans sa poitrine aplatie, au plus près de son âme. Le pochon s’ouvre tout seul, le mélange humide s’élève au-dessus de la flamme verte, laisse tomber une goutte, et mouche la mèche. La fumée qui s’élève crépite et décrit des signes qui lui sont murmurés. Elle dépose le pétale nimbé d’eau pure, de sève et d’ichor sur la pointe de l’aiguille de pin, et l’enfonce délicatement dans le minuscule accès ouvert dans la côte.

L’os de seiche frotte la côte. Tout est refermé. Elle se lève, la côte en main, et va s’asseoir à l’extérieur, à même le sol, dans un semblant de jardin, au milieu des fleurs et des pierres.

D’un geste assuré, elle arrache la chair de sa poitrine et mime un soupir. Elle la portait comme un bandage trop serré. Près d’elle, des saxifrages poussent dans les interstices du muret. En les regardant, elle enfonce la côte à sa place, murmure une parole rappelant une pluie d’or, puis une autre rappelant un éclair cramoisi, et la côte, soudain, est ressoudée, et la chair, remise en place avec habileté.

Son dos alors s’affaisse contre le muret, sa colonne vertébrale rejoint les zébrures du mur, et soudain le soleil lui paraît supportable. De sa chair noire et de ses os blanchis naissent des saxifrages mauves et rouges aux petites feuilles verdoyantes. La sève et l’ichor coulent dans ses os comme la rivière frémissante court dans son lit creusé. Elle sent la terre et le ciel, elle prie les feuilles et les cours d’eau, avant d’éteindre la lumière de ses yeux, qui la nuit venue lui seront des fanaux.

Ainsi se déroulait son rituel. Après cela, elle laissait flamboyer ses yeux luminescents, et, dans ce qui pouvait le plus se rapprocher d’un sourire, elle tournait la tête vers sa tombe, au nom depuis longtemps effacé par le temps, elle lisait la cause de ce qui l’avait plongée sous la terre, elle lisait l’épitaphe dont elle ignorait l’auteur, elle lisait. Après n’avoir fait qu’une avec la terre et les plantes, elle rentrait, bien plus en vie que tous ceux qui, du village voisin, l’observaient.

Elle n’était pas, pour eux, un miracle, elle était une sorcière. Mais un bûcher n’aurait pas pu l’arrêter. Elle était faite de flammes, d’eau claire, de sève et de parcelles de divinité. Toujours, le vent reviendrait la porter près de sa cabane, et toujours, elle renaîtrait.

Sur ma lecture D’Une chambre à soi de Virginia Woolf

(Ecrit le 21 mars 2019 entre deux exposés, je ne sais pas si cela fait beaucoup sens)

Je ne veux pas non plus disparaître dans l’écriture. Je veux trouver ma propre voiX. Je ne veux pas du « style masculin » ni du « style féminin » – pourquoi existent-ils ? Ou plutôt comment se fait-il qu’ils existent ? Je le sais bien, Virginia Woolf explique bien pourquoi cette différence est visible. Ces deux styles, je ne veux pas avoir à en tenir compte, je ne veux pas me placer en porte-à-faux de l’un ou de l’autre – je veux écrire.

Mais est-ce que, inconsciemment, j’ai intériorisé leurs codes ? (Née femme, est-ce que j’écris « à la manière des premières femmes écrivains » – que je vais décrire juste après – puisque j’en suis en quelque sorte encore au premier stade de mon parcours dans l’écriture ? Vivant dans une société patriarcale, est-ce que j’essaie de copier « la manière des hommes » pour essayer d’y trouver une place ?) Est-ce que je transpose ma vie dans l’un de ces styles, dans un mélange de ces styles ? Virginia Woolf dit que lorsque les femmes ont commencé à écrire, elles laissaient déborder leurs passions, leurs colères, parfois sans s’en rendre compte, parfois avec une rage lucide. Est-ce un mal ? Est-ce que cela empêche véritablement d’atteindre le génie littéraire (du moins dans cette société où les passions des femmes sont vues comme un dérèglement), comme écrit dans Une chambre à soi ? Jane Austen, qui a simplement parlé, qui s’est effacée tout en étant présente par le simple fait de pouvoir parler de tout – sauf d’elle-même – est l’exemple de littérature parfaite de Virginia Woolf, avec son homologue masculin Shakespeare. En opposition au « style féminin imparfait« , celui des hommes : direct, factuel, reconnaissable. Ils ne parlent pas d’eux – pas avec la colère féminine. Ils parlent d’eux, et montrent leurs mots, avec un style ronflant.

Je suis sûre que je parle « de moi », que je m’exprime – car je ne l’ai jamais pu avant -, même sans parler directement de mes problèmes, car je ne le peux pas autrement, pas autrement que par l’écrit, comme ces premières femmes qui ont écrit. Et en même temps, j’essaie de suivre, sans doute, les codes masculins, car mon imaginaire s’est formé autour de nombreux auteurs hommes. Tout est inconscient, encore une fois. C’est une culture.

Comment simplement écrire ? Comme être soi sans exprimer que l’on est soi, comme l’on fait Shakespeare et Jane Austen ?  Il n’est pas question d’une poétique de l’effacement dans leur cas. Il n’y a pas d’effacement : ils ne sont simplement pas là, et leur absence les rend plus saillants – il ne reste que leur manière de s’approprier le monde et cela en dit beaucoup sur eux. Trace leurs ombres. Des fantômes qui brillent au soleil. Sont-ils des modèles à suivre, la seule voie pour atteindre la « perfection » littéraire ? Je ne sais pas. Mais supposons que je veuille atteindre l’état qu’ils ont eux-mêmes atteints. Déjà il y a un problème : ils n’ont pas voulu atteindre cet état, cette absence-présence. Ils ont été cet état, naturellement. Mais mettons cela de côté.

Pour être comme eux, toujours en suivant Une chambre à soi, il faudrait être libéré de toute responsabilité, oppression, avoir un endroit pour écrire – privé, ou, au minimum, comme pour Jane Austen, où l’on peut dissimuler ses écrits – et ne pas subir le jugement d’autrui à propos de la vie que l’on mène (et non pas à propos des écrits en eux-mêmes, même si pour les femmes, cette critique existe). Mais peut-on toujours libre de tout ? Même pour Shakespeare, n’y a-t-il pas eu de malheurs qui seraient venus briser ce schéma parfait et hypothétique ?

*

« La colère en héritage… » (Wajdi Mouawad)

Faudrait-il être en paix, quand on est une femme surtout, alors, avec ce qui nous est arrivé, ce qui est arrivé aux voix féminines tues du passé, avec ce qui nous arrive, pour pouvoir écrire une œuvre expurgée, non de toute passion (car une œuvre est remplie de passions), mais de nos passions ?

Le travail à faire serait donc intérieur. Il n’y a pas de clé pour trouver l’apaisement ; il se travaille, c’est tout. Et pour cela, peu importe, je pense, de devoir passer par les styles « féminins ou masculins » : on expérimente tout, il faut tâtonner.

Mais je reviens à ma question : veux-je vraiment ne laisser aucune trace de Moi en tant qu’être qui a ressenti ? Est-ce que je – moi, et n’importe qui – ne mérite pas de laisser éclater ma colère ? Éclater ma joie ? Pourquoi faudrait-il effacer ce qui nous a construit ? Pour atteindre une certaine perfection ? Pour plaire à un public ? Une partie de moi à envie de ne pas suivre cela, car n’écrit-on pas ce que l’on désire écrire ? Une partie de moi veut suivre cela, avec cette impression que je pourrais dépasser ce que je suis – ou le devenir peut-être davantage.

Peut-être est-il aussi possible, dans l’apaisement ( ou dans la rage, qui aveugle et donc apaise) de pouvoir parler de soi avec la clarté du vent, de faire de son expérience une expérience, avec la même intensité, qui dirait davantage sur nous que notre expérience. Le Je – mais serait-ce alors encore Moi ? – pourrait se dire, brûler, pleurer – même dans un texte où il n’apparaîtrait pas – en sachant lui-même qu’il est cet extérieur, cet autre lui-même qu’il est en train de composer.

 

Comment devenir un artiste ? En se disant que l’on n’en est pas un

« Wajdi Mouawad. J’ai répondu : “Non, je ne suis pas un artiste. Je ne sais rien faire, ni écrire, ni chanter, ni quoi que ce soit.” Le directeur – Zénon Soucy, je tiens à le nommer – a alors eu un éclair de génie. Il m’a demandé : “C’est quoi, un artiste, pour toi ? – C’est quelqu’un qui va dans les cafés, qui porte un foulard, qui fume et qui écrit. – Eh bien, fais ça ! Trouve un foulard, achète un cahier,va dans les cafés, fume et écris !” Puis il a eu cette phrase extraordinaire : “Tu n’est pas artiste, soit ! Fais semblant…”

S.D. A la réalité, pesante, vous avez donc préféré, dans le prolongement de cette déclaration, le simulacre pour pouvoir appréhender de manière plus libre le monde artistique ?

W.M. Oui ! Cette idée de faire semblant d’être un artiste m’a délivré de tout. Je me suis dit qu’à partir du moment où je ferais semblant d’être un artiste, ce que je produirais aurait vraiment l’air d’une oeuvre d’art. Mais puisque je ne suis pas un véritable artiste, ce que je ferais ne serait pas du véritable art. La question venant d’être réglée, je me suis senti libéré d’un poids. Tout devenait possible ! Je pouvais dès lors faire ce que je voulais. J’avais envie d’écrire de travers, j’écrivais de travers ! J’avais envie d’écrire très long, j’écrivais très long ! J’avais envie d’écrire très court, j’écrivais très court ! Je pouvais prendre Sophocle et Renaud et faire un nœud entre eux. Je pouvais faire ce que je voulais, puisque je n’étais pas un artiste. »

– Sylvain Diaz, Avec Wajdi Mouawad, Tout est écriture, 2017.

Fragment d’entretiens avec une sorcière #7

« Tu m’as l’air au bord de l’explosion. »

Je viens d’apparaître, au bord du lac, et l’eau se remue en bulles agitées, en laissant échapper de la vapeur. J’aime la précaution de ton choix de mots. Mais je ne peux pas mentir, ici. Je n’ai pas l’énergie de marcher jusqu’à ta cabane. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour venir. Je te vois faire un signe dans l’air, et soudain le vent nous porte, il nous fait remonter jusque chez toi comme des feuilles mortes qui volent dans les bois.

« C’est bientôt le printemps, tu sais. Je n’aime pas dérégler le rythme des saisons. »

Je ne dis rien. Aujourd’hui je songe à Dante, au vestibule des lâches qui ouvre l’Enfer. Mais ce n’est pas l’Enfer. C’est le lieu des âmes perdues. Celles qui n’ont pas pris position. Qui ne méritent ni l’Enfer ni le Paradis. Quand j’ai lu ces vers pour la première fois, j’ai songé qu’il n’était même pas la peine que je poursuive ma lecture : voilà, voilà, c’est un sort pire que l’Enfer, être condamné à errer dans la misère pour n’avoir été ni bonnes ni mauvaises. Ce n’est même pas une condamnation. C’est un oubli. C’est tout. Un oubli. Un cri qui se perd dans le vide. Pas même un démon pour en rire. Un cri perdu.

« J’y ai été. »

Mon regard croise le tien alors que tu me tends un bol de gruau. Je n’ai pas faim. J’ai du mal à me concentrer.

« J’ai été en Enfer. J’ai été dans le vestibule des lâches. Dans cet ordre. J’ai croisé le cœur de glace, j’ai croisé des monstres et des horreurs, j’ai croisé des hommes qui vénéraient d’autres dieux. Je suis peut-être née en Enfer. A toi de me le dire. Mais j’ai été en Enfer. C’est de là que vient cette robe de braises. J’ai mordu des pierres ardentes. J’ai tué des morts. Des morts m’ont tuée. Et toujours je reparaissais. Le premier sort que j’ai lancé, je l’ai lancé pour extraire de ma gorge la terreur qui l’obstruait. Si tu savais comme l’Enfer est silencieux. J’ai crié. Le cri a brisé quelque chose. Les feuilles de cristal invisible d’une voûte qui nous emprisonnait. Dès lors j’ai cherché comment m’élever. Non pas vers le Paradis, mais vers la liberté. J’ai supporté longtemps les nuages de gaz maudits qui m’enveloppaient. Supporté longtemps lames rutilantes d’assassins privés de raison. Supporté longtemps les poisons. Aujourd’hui encore mes veines charrient du verre.

« Un jour j’ai su voler. Personne n’a su – n’a pu – m’arrêter. Prêtaient-ils attention ? Non. Non. Ils étaient bien trop occupés à se consumer. On ne le dit pas assez, mais les flammes des Enfers ne viennent pas des diables ; elles viennent des hommes qui se détruisent eux-mêmes, sans fin, car ils ne savent pas faire autrement, pourquoi crois-tu que ces flammes soient inextinguibles ? Je plains ceux qui sont là simplement par ignorance de la connaissance du Dieu de Dante. Je ne crois pas qu’ils souffrent de la même manière. Mais ils sont loin de tout ce qui leur était cher, seuls. Je n’étais pas à ma place ici – ou peut-être l’étais-je, mais j’avais mal, trop mal pour demeurer. Je n’ai emporté que cette robe de braises. J’ai volé – j’ai atteint ce vestibule des lâches. Je recherchais quelqu’un, quelqu’un qui me manquait.

« J’ai failli perdre la raison. Le cristal de la voûte brisée s’était comme retrouvé dans mon crâne, soudain secoué, sans cesse, ces bruits aigus et coupants me font encore trembler, vaciller… Mais c’était une voix, une seule, celle de tous les oubliés, car tu as raison, ce sont des oubliés, et leur sort est pire que celui des damnés. Nulle rage ici, du désespoir, et encore, du désespoir qui s’ignore… Ils ne se reconnaissent plus, ils appellent la mort, puis se rappellent qu’ils sont déjà morts. Ils bougent à peine, ils gémissent, ils se savent interdits de Paradis, mais préfèrent souhaiter l’Enfer entre deux soupirs, ils préféreraient tant être brûlés par des fers pour l’éternité, ils préféreraient tant savoir qu’ils peuvent ressentir plutôt que de flotter sans stimuli dans ce vestibule étroit. Ils ne voient pas ce qu’ils ont fait de mal – je ne le sais pas trop non plus. Ils ne voient pas… J’ai marché sur des fragments de personnalité. Je me suis coupé la plante des pieds, et à l’époque je ne savais pas encore l’art de la guérison. J’ai été envahie par des milliers de rires d’âges passés, par des milliers de larmes séchées, par des milliers de mains tenant celle de l’être aimé… Et j’ai levé les yeux de mes pieds ensanglantés, et j’ai vu ces fantômes en lambeaux, j’ai vu cette grisaille sans visage, j’ai vu l’ovale de ce qui était leur tête me suivre et aspirer mon souffle, et j’ai crié, j’ai tant eu peur, alors que ce n’est pas leur faute, ou peut-être que si, mais alors qu’ils sont tout de même à plaindre, j’ai crié, crié. Je me suis enfuie sans avoir trouvé l’ombre que je recherchais.

« J’ai trouvé un accès vers le monde des mortels. J’ai volé jusqu’à la lumière alors que mes pieds faisait tomber une pluie de sang sur les images mortes des fantômes trop peu morts et trop peu vivants. J’ai émergé d’un gouffre sans nom, me suis traînée au sol, sur de l’herbe verte, je ne savais pas ce qu’était de l’herbe, mais je savais que ce n’était pas dangereux, car je me suis endormie sur elle. Quand je me suis réveillée, c’est la lune qui m’a trouvée. Je respirais, je sentais des muscles dans mon corps, je sentais le vent frais sur ma peau. Ma robe n’avait pas brûlé l’herbe. Je ne me l’explique toujours pas. J’ai fui dans la forêt. Fui quoi ? Je ne sais plus. Depuis j’ai appris auprès des étoiles et de la lune, auprès des eaux, des roches et des vents. Je n’ai plus à fuir. Mais je ne peux pas retourner tu sais où. Ma place n’est plus là-bas, c’est sûr, maintenant. »

Tu tends à beaucoup parler ces derniers jours. Cela me convient ; je suis au bord du sommeil, même si ton récit m’a fait pleurer. Je te demande si tu n’as quand même pas essayé de retourner chercher l’âme que tu voulais sauver.

« Jamais, me réponds-tu. Je n’ai pas eu le temps de la trouver et je crois que de toute manière je ne l’aurais jamais trouvée. Je le sais désormais, c’est toi que je cherchais ; tu avais la même consistance que ces fantômes mais tu n’étais pas parmi eux. Il n’y a pas besoin d’un vestibule des lâches pour trouver des âmes perdues. Mais toi, toi, maintenant que tu es là, que tu es avec moi, jamais plus je ne te lâcherai. Cette vision du vide m’a tant fait tressaillir que je chasserai celui qui t’habite – et peut-être est-ce toi, qui, un jour, plongeras dans ce gouffre avec la main tendue. »

Tower dialogue

AUTOROUTES & RÉVERBÈRES

« Who’s there? »
« I am »
« Who? »
« The flame you dipped in cold water »
« How did it feel? »
« Like a comet passing by »
« How do you know this? »
« Shards and dust told me so »
« Fine »
« May I pass? »
« You may pass »

« Who’s gone? Who’s finished? Who’s not gonna help me? »
« The comet will visit you »
« Maybe »
« As your daughter’s alseep »
« As my daughter’s asleep »
« I must leave you now »
« I knew it before you did »
« Keep standing here and ask the night »
« I will »
« Look at the absent sky »
« I shall »
« Goodbye, watchman »
« Good night, passer-by »

Good night.

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Fragment d’entretiens avec une sorcière #5

Décris-moi ta voix.

Tu m’observes. Dans ma bouche, l’impératif ne sonne pas comme un ordre. Jamais. Il sonne comme une supplication, dans le pire des cas ; dans le meilleur, comme une demande curieuse et même enjouée. Aujourd’hui c’est un mélange des deux. Je suis à bout de forces, malgré tous mes efforts pour agir au mieux, ou peut-être à cause de tous mes efforts pour agir au mieux. Je suis aphone, totalement. J’ai écrit, longuement, aux deux personnes qui m’écoutent – qui ont sans doute leur forêt, quelque part. J’ai pleuré. J’ai écrit et j’ai pleuré. Ainsi se résume la vie de ceux qui se savent déjà oubliés. Écrire, pleurer. Ne pas parler, soit qu’on ait la langue tranchée soit qu’on ait fait vœu de silence. Je continue à écrire avec toi. Je suis si mal… Je ne fais que jeter les premiers mots. La suite t’appartient, je vais t’écouter. Te lire.

« Décrire ma voix ? Pourquoi ne peux-tu simplement t’asseoir, là, sur le pas de ma porte, te laisser porter par elle ? Je vais fredonner des airs verts à mes parterres de fleurs, puis susurrer le son de la pluie entre mes dents pour arroser mes plants de pommes de terre. N’est-ce pas plus doux que d’entendre un lexique ? Je sais que tu en entends tous les jours, je le sais, tous les jours tu entends des lexiques. N’en as-tu pas assez ? »

Encore une fois, tu me prends au dépourvu. Je crois que je réponds que j’aime les lexiques. Les dictionnaires. Mais est-ce ce dont j’ai besoin à cet instant ? J’ai envie de les brûler, de brûler les mots, et l’instant d’après, de serrer les pages enflammées contre ma poitrine. Tu remarques mon trouble. Tu le remarques parce que ma poitrine commence à fumer et que tu dois étouffer ce feu qui naît. Deux de tes doigts se portent à tes lèvres, s’y pressent ; elles frémissent ; je n’entends rien, et ne lis rien. La fumée va endormir tes abeilles, dans leurs ruches, au loin. Je respire. Ma gorge se dénoue quelque peu sous l’effet du miel que j’y sens, soudain, couler. Tu me surprendras toujours.

« Crois-tu, de toute manière, que je sois capable de décrire ma voix ? Cesse de te torturer. Personne ne peut décrire sa voix. Celui qui y parvient serait le mage suprême ou le poète suprême. Mais s’il y arrive, alors immédiatement, il retomberait tout bas, en douceur, comme du coton, comme des graines de pissenlit, mais il retomberait, privé de ses pouvoirs, et de tous ses apprêts. A la limite peut-être peut-on décrire la voix d’un autre. Penses-tu que tu saurais décrire la mienne ? »

Pas maintenant, je soupire, pas maintenant. Je ressens ta voix, je la comprends et je sais que c’est faux, mais je la ressens. Tu es un écho qui vibre dans ma trachée trouée. Je ressens mais ne peux parler. Je ressens et ne sais pas écrire. Je suis jeune, j’écris fort mal, encore, et je ne rends pas grâce à nos échanges, on y sent surtout la mort.

« Essaie. Si tu ne commences pas maintenant, tu n’y parviendras jamais. »

J’ai réfléchi plusieurs minutes. Et je me rends compte que ta voix est indéfinissable. Elle n’est pas indicible – elle est insaisissable. Sauf pour… Sauf pour ceux qui sont prêts à chuter. Dois-je passer par la comparaison ? Je crois que je vois ce qu’est ta voix. Il y a longtemps, et peut-être même en dehors du temps pour certains d’entre eux, des poètes ont chanté. Des saillies d’une époque enterrée. Des compresses sur mes plaies ouvertes. Un écho… un écho. Ne viens-je pas de te définir comme un écho ? J’ai déjà oublié, mais eux, je ne les ai pas oubliés. Les champs et les vents, les armes et les femmes, les héros et les dieux. Les arbres et les cours d’eau, le miel et les abeilles – ceux qui manquent – les amants et les viols, les césures, les temps faibles et les temps forts. Les fragments. C’est tout. Et c’est toi – ta voix. C’est ce peu de mots, c’est cet envoûtement lointain, c’est cette colère et cet amour, si puissants parce qu’ils ne viennent plus de rien. C’est ce qui survit tout en n’étant plus rien. C’est ce qui s’impose sans pour autant exister.

C’est la magie que l’on mord à pleines dents. La magie qui, libérée de sa gangue de siècles, nous ressource et nous apaise.

Suffocation

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

A ragged gray shroud

In her shaking hand a torch

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she weeps

A shiver goes down the trees

She puts her head

Into your pond

She can’t breathe but her tears

– what tears ? Under water

Life doesn’t exist.

*

She prays

Does she?

She screams

She’s rotting

And the gods don’t answer

– don’t believe her

She thinks.

– Does she ? Under water

At least

Lies the calming void.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if

She killed someone or if

Someone killed her.

It wonders if she is a ghost

And she does, too.

*

She

Is lost

And yet tomorrow

She

Will act tough

And try to make peace with the gods

For she is a priestress

Pressured into showing faith

And hopes

And she can’t

She can’t fail

And is sure

She fails and lies

Every day

*

She

Who is she ?

Perhaps you know

Better than her

Who she is.

But look at you

Voiceless

Formless

Nymph

You can’t save her if you can’t save yourself !

*

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

Nothing but her fears

In her shaking hand a voice

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she laughs

The wolves themselves

Stop biting you

And cry.

She holds onto her faith

– holds a knife

And threatens

The weeper one.

*

She doesn’t pray

Does she ?

A god speaks

Through her

The other is silenced

As you are

As the forest is

The divine void

Takes over everything.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if she bleeds or if

It is the other who bleeds.

It wonders if she is a ghost or if

It is the other who is

And she doesn’t wonder

She now stands

Fiercely

On her own – are you sure ? – body.

*

She –

*

No – don’t

Approach !

A soul is drowning in

Your pond, all crumpled

No – don’t

Approach !

The priestress she was

Poisoned !

Look at the bloody soil –

It is all dead now.

*

She

Who is she ?

You ask – you

Ask ?

*

You talk – to say

What ? No

I will remain.

You have – a form ?

Is it a

Metamorphose ?

No

You say

– You say ?

It is merely you

Coming back from the cold

Filling with warmth the void

Wearing a saxifrage robe.

*

How can it be ?

How can it be ?

*

Now you both lie

On the bloody soil

From which you made roses

Grow.

She is

Unconscious

– Do you know she could be

The weeper

Or the screamer

Once awake ?

*

Do not

Chase me.

You are an imbecile

And have always been.

No – I am not

A god

– No, please, don’t

Kill me.

I shall remain silent

No – I am not

What she called

– No, please, don’t

Kill me.

*

Kill me

I understood.

Speak, nymph : I shall die.

*

You, ominous voice

Had nearly murdered us

Every night

Every day

By telling a story

We didn’t want to belong to.

We

Fought – or we

Didn’t

And in both cases, it was

Our fault.

*

She wept or laughed

I stood voiceless and formless

And you implied

We were

Weak or

Mad.

*

Look, she is awake :

She is herself

Nor a fool nor desperate

Both a fool and desperate

And for that, she is

Stronger than you.

*

Look, I am speaking :

I am myself

Nor a dead nor worthless

Both a dead and worthless

And for that, I am

Stronger than you.

*

The one who doesn’t exist

Is you.

*

Now, die.

*

She will come

And weep

Or laugh

Like a maniac

*

If she so desires

*

And I will listen

And cry

And hold her tight

*

If she so desires

*

She will come

And call – what

What for ?

The answer

Doesn’t matter

It might lie

On the grass

Or not

– Grass I will happily

Share

*

If she so desires.