« Tu m’as l’air au bord de l’explosion. »

Je viens d’apparaître, au bord du lac, et l’eau se remue en bulles agitées, en laissant échapper de la vapeur. J’aime la précaution de ton choix de mots. Mais je ne peux pas mentir, ici. Je n’ai pas l’énergie de marcher jusqu’à ta cabane. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour venir. Je te vois faire un signe dans l’air, et soudain le vent nous porte, il nous fait remonter jusque chez toi comme des feuilles mortes qui volent dans les bois.

« C’est bientôt le printemps, tu sais. Je n’aime pas dérégler le rythme des saisons. »

Je ne dis rien. Aujourd’hui je songe à Dante, au vestibule des lâches qui ouvre l’Enfer. Mais ce n’est pas l’Enfer. C’est le lieu des âmes perdues. Celles qui n’ont pas pris position. Qui ne méritent ni l’Enfer ni le Paradis. Quand j’ai lu ces vers pour la première fois, j’ai songé qu’il n’était même pas la peine que je poursuive ma lecture : voilà, voilà, c’est un sort pire que l’Enfer, être condamné à errer dans la misère pour n’avoir été ni bonnes ni mauvaises. Ce n’est même pas une condamnation. C’est un oubli. C’est tout. Un oubli. Un cri qui se perd dans le vide. Pas même un démon pour en rire. Un cri perdu.

« J’y ai été. »

Mon regard croise le tien alors que tu me tends un bol de gruau. Je n’ai pas faim. J’ai du mal à me concentrer.

« J’ai été en Enfer. J’ai été dans le vestibule des lâches. Dans cet ordre. J’ai croisé le cœur de glace, j’ai croisé des monstres et des horreurs, j’ai croisé des hommes qui vénéraient d’autres dieux. Je suis peut-être née en Enfer. A toi de me le dire. Mais j’ai été en Enfer. C’est de là que vient cette robe de braises. J’ai mordu des pierres ardentes. J’ai tué des morts. Des morts m’ont tuée. Et toujours je reparaissais. Le premier sort que j’ai lancé, je l’ai lancé pour extraire de ma gorge la terreur qui l’obstruait. Si tu savais comme l’Enfer est silencieux. J’ai crié. Le cri a brisé quelque chose. Les feuilles de cristal invisible d’une voûte qui nous emprisonnait. Dès lors j’ai cherché comment m’élever. Non pas vers le Paradis, mais vers la liberté. J’ai supporté longtemps les nuages de gaz maudits qui m’enveloppaient. Supporté longtemps lames rutilantes d’assassins privés de raison. Supporté longtemps les poisons. Aujourd’hui encore mes veines charrient du verre.

« Un jour j’ai su voler. Personne n’a su – n’a pu – m’arrêter. Prêtaient-ils attention ? Non. Non. Ils étaient bien trop occupés à se consumer. On ne le dit pas assez, mais les flammes des Enfers ne viennent pas des diables ; elles viennent des hommes qui se détruisent eux-mêmes, sans fin, car ils ne savent pas faire autrement, pourquoi crois-tu que ces flammes soient inextinguibles ? Je plains ceux qui sont là simplement par ignorance de la connaissance du Dieu de Dante. Je ne crois pas qu’ils souffrent de la même manière. Mais ils sont loin de tout ce qui leur était cher, seuls. Je n’étais pas à ma place ici – ou peut-être l’étais-je, mais j’avais mal, trop mal pour demeurer. Je n’ai emporté que cette robe de braises. J’ai volé – j’ai atteint ce vestibule des lâches. Je recherchais quelqu’un, quelqu’un qui me manquait.

« J’ai failli perdre la raison. Le cristal de la voûte brisée s’était comme retrouvé dans mon crâne, soudain secoué, sans cesse, ces bruits aigus et coupants me font encore trembler, vaciller… Mais c’était une voix, une seule, celle de tous les oubliés, car tu as raison, ce sont des oubliés, et leur sort est pire que celui des damnés. Nulle rage ici, du désespoir, et encore, du désespoir qui s’ignore… Ils ne se reconnaissent plus, ils appellent la mort, puis se rappellent qu’ils sont déjà morts. Ils bougent à peine, ils gémissent, ils se savent interdits de Paradis, mais préfèrent souhaiter l’Enfer entre deux soupirs, ils préféreraient tant être brûlés par des fers pour l’éternité, ils préféreraient tant savoir qu’ils peuvent ressentir plutôt que de flotter sans stimuli dans ce vestibule étroit. Ils ne voient pas ce qu’ils ont fait de mal – je ne le sais pas trop non plus. Ils ne voient pas… J’ai marché sur des fragments de personnalité. Je me suis coupé la plante des pieds, et à l’époque je ne savais pas encore l’art de la guérison. J’ai été envahie par des milliers de rires d’âges passés, par des milliers de larmes séchées, par des milliers de mains tenant celle de l’être aimé… Et j’ai levé les yeux de mes pieds ensanglantés, et j’ai vu ces fantômes en lambeaux, j’ai vu cette grisaille sans visage, j’ai vu l’ovale de ce qui était leur tête me suivre et aspirer mon souffle, et j’ai crié, j’ai tant eu peur, alors que ce n’est pas leur faute, ou peut-être que si, mais alors qu’ils sont tout de même à plaindre, j’ai crié, crié. Je me suis enfuie sans avoir trouvé l’ombre que je recherchais.

« J’ai trouvé un accès vers le monde des mortels. J’ai volé jusqu’à la lumière alors que mes pieds faisait tomber une pluie de sang sur les images mortes des fantômes trop peu morts et trop peu vivants. J’ai émergé d’un gouffre sans nom, me suis traînée au sol, sur de l’herbe verte, je ne savais pas ce qu’était de l’herbe, mais je savais que ce n’était pas dangereux, car je me suis endormie sur elle. Quand je me suis réveillée, c’est la lune qui m’a trouvée. Je respirais, je sentais des muscles dans mon corps, je sentais le vent frais sur ma peau. Ma robe n’avait pas brûlé l’herbe. Je ne me l’explique toujours pas. J’ai fui dans la forêt. Fui quoi ? Je ne sais plus. Depuis j’ai appris auprès des étoiles et de la lune, auprès des eaux, des roches et des vents. Je n’ai plus à fuir. Mais je ne peux pas retourner tu sais où. Ma place n’est plus là-bas, c’est sûr, maintenant. »

Tu tends à beaucoup parler ces derniers jours. Cela me convient ; je suis au bord du sommeil, même si ton récit m’a fait pleurer. Je te demande si tu n’as quand même pas essayé de retourner chercher l’âme que tu voulais sauver.

« Jamais, me réponds-tu. Je n’ai pas eu le temps de la trouver et je crois que de toute manière je ne l’aurais jamais trouvée. Je le sais désormais, c’est toi que je cherchais ; tu avais la même consistance que ces fantômes mais tu n’étais pas parmi eux. Il n’y a pas besoin d’un vestibule des lâches pour trouver des âmes perdues. Mais toi, toi, maintenant que tu es là, que tu es avec moi, jamais plus je ne te lâcherai. Cette vision du vide m’a tant fait tressaillir que je chasserai celui qui t’habite – et peut-être est-ce toi, qui, un jour, plongeras dans ce gouffre avec la main tendue. »

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