(Ce texte a été écrit pour le concours CROUS de la nouvelle 2019 sur le thème “Révolution”. Maintenant que les résultats sont publiés et que je n‘ai rien remporté, je peux publier ce texte sans rien risquer!)

*

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils m’ont donné une tombe. Ils m’ont plantée dans l’existence. Ils ont réussi. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient, et pourtant je me suis soulevée.

Cette terre, la mienne, noire et noyée, fut vaincue dans l’obscurité – elle avait tiré l’épée. Il n’y avait plus de soleil ; il était dissimulé par les esprits et les armées. Cette terre fut vaincue,  vaincue par moi. J’ai râclé de mes ongles la terre avec laquelle ils voulaient m’enterrer. J’ai surgi des forêts, en haillons, j’ai brûlé des fermes, des plaines et dix mille fanions.

Ils criaient « Révolution ! » et je n’ai pas compris – et « Révolution ! » ne vint pas dans ma bouche, mais remplaça ma vie. – Je me suis vengée. J’ai volé l’épée dont j’avais la gorge obstruée.

Ils ont entravé le temps – je l’ai brisé, et j’en ai dispersé les fragments. La surprise s’est lue dans mes yeux meurtris. Je tremblais, je pleurais. Ils avaient tout perdu, ils pensaient tout détruire, ils pensaient pouvoir tout reformer. J’ai tout perdu, la musique, les nuages, le ciel bleu. J’ai tout perdu, la lumière, les rivières, les bruyères et toi nue dans les rivières et les bruyères. Je croyais avoir perdu mon nom. Mais ils l’ont écrit sur cette tombe.

J’ai tué des monstres. Je suis un monstre et je n’ai même plus de semblables.

Ne reste plus que toi, debout, chancelante, couverte de sang, seule sur une terre noircie, silencieuse, comme morte. Je sais que tu t’es débarrassée des derniers – ceux qui m’ont dressé une tombe, et gravé une épitaphe enragée. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Ce qui m’attendait et ce qui t’attendait. Moi, je le savais. J’ai voulu tant et tant te détourner, t’aveugler avec l’éclat de mon épée ! Mais tu es là, et tu ne penses pas aux morts dans le puits, aux panses ouvertes, aux balles tirées en riant, aux pièces d’or dérobées dans les poches des morts, au fils qui tue la mère, à la mère qui maudit le fils – tu penses à nos draps, à nos parfums mêlés, à nos discours, à nos rires, aux levers du jour. C’était quand le temps existait encore.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils ont su le recréer avec cette tombe et cette épitaphe. Je laisse une trace de mon passage. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient. Je voyais l’avenir depuis les plus étroites rues et les recoins des palais. Personne ne me croyait. Moi-même je m’ignorais. Le temps n’était pas encore mort que je m’en passais déjà : pourquoi me serais-je écoutée si rien n’en devait ressortir un jour, rien de bon, rien de mauvais ? Je voulais frapper. Je voulais pleurer. Je voulais qu’ils me frappent. Je voulais qu’ils pleurent. Je savais qu’une tombe m’attendait. Je n’avais pas le temps – je le brisais et dispersais ses fragments – de songer à de futurs regrets. J’étais une corde tendue entre le ciel et les enfers. Je me suis usée, et tu t’es brûlé les mains, puis le corps entier, à essayer de ne pas me lâcher.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Tout cela, tout ce que tu souffrirais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps ».

C’était ce que tu disais. Calmement. Consciemment. Tu savais. Tu savais que je m’ignorais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

C’était une promesse plus qu’une vérité. N’est-ce pas ?

Je connaissais l’erreur que, chaque jour, je commettais. J’ai recherché les couteaux sur mes veines, j’ai recherché les tisons sur ma peau, j’ai recherché les balles dans mes poumons, j’ai recherché ce poumon percé, j’ai recherché le sang qui m’étoufferait, tant que ce n’était plus par l’épée, je voulais étouffer ; j’ai recherché les drogues, j’ai recherché les vomissures toutes les nuits, j’ai recherché un homme prêt à me poignarder, j’ai recherché l’horreur, j’ai recherché l’enfant à tuer, j’ai recherché la compagnie des corbeaux. J’ai recherché le chaos. Rien ne devait rester, rien. Jamais je n’ai stoppé. Jamais je ne me suis reposée. Tu appelais mon nom, la nuit, quand j’allais démanteler même des ruines. Rien ne devait rester, rien. J’appelais ton nom, chaque nuit, pour mieux le fuir, l’exhorter à partir, l’exhorter à m’étreindre. Mais rien ne se produisait. Tu restais, je tuais. Je ne sais trop comment, je restais en vie – sans doute parce que le temps n’avait plus prise sur moi. Je restais en vie alors que je cherchais à me désintégrer.

J’ai vécu ma haine. J’ai haï. Je ne sais même plus si je hais encore. Peut-être, peut-être, mais plus comme au départ, quand ils m’ont arraché mon écharpe, ma chemise et ma cuillère en bois. J’ai fait ma révolution. Ma révolution souillée. Maintenant c’en est assez. Ce monde n’est plus. Le temps n’est plus. Le cycle, je crois que je l’ai terminé. J’ai tout pris. J’ai tout emporté. Le cycle : la violence, la colère. Rien ne reste, rien – tout peut recommencer. Ailleurs. L’apaisement doit venir. Non. Il ne peut plus venir s’il n’y a plus de temps. Mais il se tient là. Il attend. Il est toujours là, avec ou sans temps. Il est tout étouffé, c’est tout, étouffé par la même épée que celle dont je me suis libérée. Il ne tente rien. Ce n’est pas dans sa nature. Il a toujours besoin d’une main, d’une épée et de balles pour se libérer. Par ma main, il est libre. Qu’il chasse le sang de la terre noire. J’aime la cendre et c’est tout ce qu’il reste. Qu’il en fasse ce qu’il veut. Rien n’a besoin de se reconstruire. Il suffit se tenir debout. De garder l’équilibre. Reconstruire est une action – or l’action, c’était la révolution. Il n’y a plus d’actions. La révolution en a libéré la terre. Il n’y a pas à reconstruire ; attends, laisse la vie respirer. Avant, quand il y avait du temps, ce temps gâté, ce n’était pas la vie.

Ce n’est que morte que l’épuisement me prend. J’ai brandi fièrement mon erreur. Il faut, il faut, maintenant, de nouveau, que la lune agite l’écume, que le soleil assèche le sel. L’apaisement ne part pas. Il est toujours là. Mais, la nature en marche, il est sublime. Plus sublime que nos épées fines. Dépourvu de briques, de routes et de villes, il respire. Il s’étend. Dépourvu d’hommes, il – c’est vrai, ils sont tous exposés, sur une plaine, la panse ouverte tournée vers le ciel. Mon erreur – était-ce une erreur ? J’ai tué sans aucune autre raison que j’étais brisée. J’ai tué. J’ai brisé. J’ai tué. Pourtant, tu es toujours là, toi. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée. Non, ce n’est pas vrai, si je t’avais transformée nous nous serions entretuées, ou j’aurais senti le besoin de t’assassiner. Tu es restée la même, immuable, tu es la paix, tu as accepté de m’observer, toi aussi tu attends patiemment, et tu m’aimes, et je ne te mérite pas. Tu es toujours là, toi, debout, je me suis trompée, tu es bien vivante, sans le temps, avec ton temps, seule avec ton existence. Mon erreur a laissé vivre le seul être qui méritait qu’on lui accole ce verbe – vivre. Mon erreur – était-ce une erreur ?

Ce sang qui te recouvre, il est différent de celui qui me recouvrait. Je me suis vengée de l’univers, je me suis vengée de mon existence, de tous les hommes, de personne. Tu t’es vengée, tu as tué ces derniers hommes, parce qu’ils ont essayé de rebâtir le temps. De redevenir ce qu’ils étaient avant – car c’est là que leur choix aurait mené. Ils n’auraient rien recommencé. Le cycle… Je ne veux pas y penser. Et tu t’es vengée parce que tu m’aimais. Ta vengeance est intemporelle. Elle se perd parmi toutes les autres, parmi surtout toutes celles que j’ai accomplies. Tout le monde a tué un homme – par une parole, ou par une épée. C’est ainsi. Il n’y a pas de pardon mais il y a l’apaisement. Ma vengeance – elle est hors du temps à sa manière aussi. Ma révolution a détruit le cercle de la révolution. Ta révolution a été de me suivre hors du cercle – et de me permettre de rester à l’extérieur. Le résultat n’est pas une action, mais un souffle : tu vas pouvoir revivre, où tu veux, il n’y a plus de temps, et je le dis, il n’y a plus de lieux.

Tu peux partir désormais. Efface cette épitaphe, fais chuter cette pierre tombale. Attends la pluie, puis va-t’en. Le Néant n’a pas à exister. En le détruisant, en me détruisant, tout pourra enfin, enfin recommencer.

Quand tu auras passé la mer, après avoir vogué sur des eaux bleues, tu cesseras d’être triste, et ce sera pour te réchauffer que tu te blottiras auprès des feux.

Après cela je ne vois plus rien – sans doute tu viens de renverser la pierre à mon nom. Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps – et mon temps ici prend finalement fin. Le temps – enfin, il disparaît totalement. Dans un dernier geste de révolte, ils l’ont cautérisé, dans un dernier geste de révolte, tu l’as effacé. Parfois, il vaut mieux tout oublier. Tout oublier dans un dernier geste de révolte.

Non. Il reste un dernier geste, un dernier. Jeter cette épée. Les étoiles pourront te remercier. Tu as pleuré. Vas-tu encore pleurer ? Pleures-tu encore ? Tu le peux bien après que je t’ai tant brûlée. Tu m’as suivie. Tu as appris. Tu ne copieras pas l’erreur. Tu peux me laisser. – Je sais que cela, tu ne le feras pas. Non que je l’aie prophétisé – je sais simplement que tu m’as aimée. Le Néant ne peut te stopper. Oublie ma réalité. Tu désires me revoir – impossible – alors voici ce que tu dois savoir.

Je ne suis ni aux enfers ni au ciel – je ne suis nulle part. Ne viens me rechercher que dans tes rêves, le soir.

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