Dans sa cabane de bois et dans ses os grinçants, elle entendait la rivière frémissante. Toujours la chair se maintenait sur ses os comme de la mousse sur du bois vermoulu. Os et et chair, os et chair, doigts et articulations dénudés, blanchis. Un os de seiche tiré de la mer lointaine, lui au moins, brillait, posé près des ustensiles.

A la lumière d’une bougie verte s’accomplissait le plus petit des sacrifices. Ici pas de sang mortel à verser ; la sève des pins et l’ichor divin – cadeau ancien –, beaucoup plus apparentés qu’on ne l’imagine, sont répandus en une unique goutte sur un pétale de jacinthe et un morceau de chair corrompue, tiré de son cou. Placés dans un pochon noir sans âge, ces ingrédients sont plongés dans la rivière frémissante jusqu’à toucher le plus lisse des galets blancs. Elle recouvre ensuite le pochon d’une hématite purifiée et laisse l’eau agir le temps que dix biches viennent s’abreuver en un point plus élevé de la rivière. De ses orbites vides, devenus lumineux de mort grâce à une incantation magique, elle observe le ciel qui autrefois lui fut favorable. Puis elle pénètre dans les sous-bois avant que sa chair, trop exposée au soleil, ne commence à pourrir.

D’une voix qui rappelle du granit érodé, elle entonne des incantations. La terre qui meurt sous ses pas revit, l’arbre qu’elle rend malade en en extrayant la sève reverdit, les animaux qui s’enfuient à son odeur de pestiférée retournent à leurs terriers. Elle peint des pierres qui s’enflamment, elle noircit des racines, sa mâchoire suitant de la sanie jamais ne cesse de mordre l’air, jusqu’à ce que l’une des pierres lui résiste et qu’elle la morde, la morde jusqu’à retrouver sa stabilité cadavérique. Sa main alors se tend vers une aiguille de pin, la plus fine, la plus verte, et la cueille avec soin. Ses yeux lumineux, lorsqu’elle se retourne, lui font savoir que dix biches ont lapé l’eau claire. Alors, avec ses pieds nus, avec son corps maintenu droit par la magie obscure, elle court, rapide comme une déesse, et peu à peu devient une ombre consistante qui soulève la poussière. Dans l’éclair noir qu’elle est devenue, on distingue l’aiguille de pin, immobile, protégée, véritable trésor précieux, dont l’odeur est démultipliée.

Redevenue elle-même près de la rivière, elle hume l’air qu’elle ne sent plus, elle plonge sa main dans l’eau et voit la vie glisser entre ses os, elle retire l’hématite purifiée qui demain corrompue se brisera, et récupère le pochon noir. Le galet blanc s’est grisé. Elle marche sur de la menthe en revenant sur le sentier.

Une côte attend sur une table, près des ustensiles, dans la cabane. Un trou y a été pratiqué à des heures où seul le feu illumine la cheminée inutile. D’un geste, elle saisit l’aiguille, qu’elle avait glissée dans sa poitrine aplatie, au plus près de son âme. Le pochon s’ouvre tout seul, le mélange humide s’élève au-dessus de la flamme verte, laisse tomber une goutte, et mouche la mèche. La fumée qui s’élève crépite et décrit des signes qui lui sont murmurés. Elle dépose le pétale nimbé d’eau pure, de sève et d’ichor sur la pointe de l’aiguille de pin, et l’enfonce délicatement dans le minuscule accès ouvert dans la côte.

L’os de seiche frotte la côte. Tout est refermé. Elle se lève, la côte en main, et va s’asseoir à l’extérieur, à même le sol, dans un semblant de jardin, au milieu des fleurs et des pierres.

D’un geste assuré, elle arrache la chair de sa poitrine et mime un soupir. Elle la portait comme un bandage trop serré. Près d’elle, des saxifrages poussent dans les interstices du muret. En les regardant, elle enfonce la côte à sa place, murmure une parole rappelant une pluie d’or, puis une autre rappelant un éclair cramoisi, et la côte, soudain, est ressoudée, et la chair, remise en place avec habileté.

Son dos alors s’affaisse contre le muret, sa colonne vertébrale rejoint les zébrures du mur, et soudain le soleil lui paraît supportable. De sa chair noire et de ses os blanchis naissent des saxifrages mauves et rouges aux petites feuilles verdoyantes. La sève et l’ichor coulent dans ses os comme la rivière frémissante court dans son lit creusé. Elle sent la terre et le ciel, elle prie les feuilles et les cours d’eau, avant d’éteindre la lumière de ses yeux, qui la nuit venue lui seront des fanaux.

Ainsi se déroulait son rituel. Après cela, elle laissait flamboyer ses yeux luminescents, et, dans ce qui pouvait le plus se rapprocher d’un sourire, elle tournait la tête vers sa tombe, au nom depuis longtemps effacé par le temps, elle lisait la cause de ce qui l’avait plongée sous la terre, elle lisait l’épitaphe dont elle ignorait l’auteur, elle lisait. Après n’avoir fait qu’une avec la terre et les plantes, elle rentrait, bien plus en vie que tous ceux qui, du village voisin, l’observaient.

Elle n’était pas, pour eux, un miracle, elle était une sorcière. Mais un bûcher n’aurait pas pu l’arrêter. Elle était faite de flammes, d’eau claire, de sève et de parcelles de divinité. Toujours, le vent reviendrait la porter près de sa cabane, et toujours, elle renaîtrait.

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