Fragment d’entretiens avec une sorcière #7

« Tu m’as l’air au bord de l’explosion. »

Je viens d’apparaître, au bord du lac, et l’eau se remue en bulles agitées, en laissant échapper de la vapeur. J’aime la précaution de ton choix de mots. Mais je ne peux pas mentir, ici. Je n’ai pas l’énergie de marcher jusqu’à ta cabane. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour venir. Je te vois faire un signe dans l’air, et soudain le vent nous porte, il nous fait remonter jusque chez toi comme des feuilles mortes qui volent dans les bois.

« C’est bientôt le printemps, tu sais. Je n’aime pas dérégler le rythme des saisons. »

Je ne dis rien. Aujourd’hui je songe à Dante, au vestibule des lâches qui ouvre l’Enfer. Mais ce n’est pas l’Enfer. C’est le lieu des âmes perdues. Celles qui n’ont pas pris position. Qui ne méritent ni l’Enfer ni le Paradis. Quand j’ai lu ces vers pour la première fois, j’ai songé qu’il n’était même pas la peine que je poursuive ma lecture : voilà, voilà, c’est un sort pire que l’Enfer, être condamné à errer dans la misère pour n’avoir été ni bonnes ni mauvaises. Ce n’est même pas une condamnation. C’est un oubli. C’est tout. Un oubli. Un cri qui se perd dans le vide. Pas même un démon pour en rire. Un cri perdu.

« J’y ai été. »

Mon regard croise le tien alors que tu me tends un bol de gruau. Je n’ai pas faim. J’ai du mal à me concentrer.

« J’ai été en Enfer. J’ai été dans le vestibule des lâches. Dans cet ordre. J’ai croisé le cœur de glace, j’ai croisé des monstres et des horreurs, j’ai croisé des hommes qui vénéraient d’autres dieux. Je suis peut-être née en Enfer. A toi de me le dire. Mais j’ai été en Enfer. C’est de là que vient cette robe de braises. J’ai mordu des pierres ardentes. J’ai tué des morts. Des morts m’ont tuée. Et toujours je reparaissais. Le premier sort que j’ai lancé, je l’ai lancé pour extraire de ma gorge la terreur qui l’obstruait. Si tu savais comme l’Enfer est silencieux. J’ai crié. Le cri a brisé quelque chose. Les feuilles de cristal invisible d’une voûte qui nous emprisonnait. Dès lors j’ai cherché comment m’élever. Non pas vers le Paradis, mais vers la liberté. J’ai supporté longtemps les nuages de gaz maudits qui m’enveloppaient. Supporté longtemps lames rutilantes d’assassins privés de raison. Supporté longtemps les poisons. Aujourd’hui encore mes veines charrient du verre.

« Un jour j’ai su voler. Personne n’a su – n’a pu – m’arrêter. Prêtaient-ils attention ? Non. Non. Ils étaient bien trop occupés à se consumer. On ne le dit pas assez, mais les flammes des Enfers ne viennent pas des diables ; elles viennent des hommes qui se détruisent eux-mêmes, sans fin, car ils ne savent pas faire autrement, pourquoi crois-tu que ces flammes soient inextinguibles ? Je plains ceux qui sont là simplement par ignorance de la connaissance du Dieu de Dante. Je ne crois pas qu’ils souffrent de la même manière. Mais ils sont loin de tout ce qui leur était cher, seuls. Je n’étais pas à ma place ici – ou peut-être l’étais-je, mais j’avais mal, trop mal pour demeurer. Je n’ai emporté que cette robe de braises. J’ai volé – j’ai atteint ce vestibule des lâches. Je recherchais quelqu’un, quelqu’un qui me manquait.

« J’ai failli perdre la raison. Le cristal de la voûte brisée s’était comme retrouvé dans mon crâne, soudain secoué, sans cesse, ces bruits aigus et coupants me font encore trembler, vaciller… Mais c’était une voix, une seule, celle de tous les oubliés, car tu as raison, ce sont des oubliés, et leur sort est pire que celui des damnés. Nulle rage ici, du désespoir, et encore, du désespoir qui s’ignore… Ils ne se reconnaissent plus, ils appellent la mort, puis se rappellent qu’ils sont déjà morts. Ils bougent à peine, ils gémissent, ils se savent interdits de Paradis, mais préfèrent souhaiter l’Enfer entre deux soupirs, ils préféreraient tant être brûlés par des fers pour l’éternité, ils préféreraient tant savoir qu’ils peuvent ressentir plutôt que de flotter sans stimuli dans ce vestibule étroit. Ils ne voient pas ce qu’ils ont fait de mal – je ne le sais pas trop non plus. Ils ne voient pas… J’ai marché sur des fragments de personnalité. Je me suis coupé la plante des pieds, et à l’époque je ne savais pas encore l’art de la guérison. J’ai été envahie par des milliers de rires d’âges passés, par des milliers de larmes séchées, par des milliers de mains tenant celle de l’être aimé… Et j’ai levé les yeux de mes pieds ensanglantés, et j’ai vu ces fantômes en lambeaux, j’ai vu cette grisaille sans visage, j’ai vu l’ovale de ce qui était leur tête me suivre et aspirer mon souffle, et j’ai crié, j’ai tant eu peur, alors que ce n’est pas leur faute, ou peut-être que si, mais alors qu’ils sont tout de même à plaindre, j’ai crié, crié. Je me suis enfuie sans avoir trouvé l’ombre que je recherchais.

« J’ai trouvé un accès vers le monde des mortels. J’ai volé jusqu’à la lumière alors que mes pieds faisait tomber une pluie de sang sur les images mortes des fantômes trop peu morts et trop peu vivants. J’ai émergé d’un gouffre sans nom, me suis traînée au sol, sur de l’herbe verte, je ne savais pas ce qu’était de l’herbe, mais je savais que ce n’était pas dangereux, car je me suis endormie sur elle. Quand je me suis réveillée, c’est la lune qui m’a trouvée. Je respirais, je sentais des muscles dans mon corps, je sentais le vent frais sur ma peau. Ma robe n’avait pas brûlé l’herbe. Je ne me l’explique toujours pas. J’ai fui dans la forêt. Fui quoi ? Je ne sais plus. Depuis j’ai appris auprès des étoiles et de la lune, auprès des eaux, des roches et des vents. Je n’ai plus à fuir. Mais je ne peux pas retourner tu sais où. Ma place n’est plus là-bas, c’est sûr, maintenant. »

Tu tends à beaucoup parler ces derniers jours. Cela me convient ; je suis au bord du sommeil, même si ton récit m’a fait pleurer. Je te demande si tu n’as quand même pas essayé de retourner chercher l’âme que tu voulais sauver.

« Jamais, me réponds-tu. Je n’ai pas eu le temps de la trouver et je crois que de toute manière je ne l’aurais jamais trouvée. Je le sais désormais, c’est toi que je cherchais ; tu avais la même consistance que ces fantômes mais tu n’étais pas parmi eux. Il n’y a pas besoin d’un vestibule des lâches pour trouver des âmes perdues. Mais toi, toi, maintenant que tu es là, que tu es avec moi, jamais plus je ne te lâcherai. Cette vision du vide m’a tant fait tressaillir que je chasserai celui qui t’habite – et peut-être est-ce toi, qui, un jour, plongeras dans ce gouffre avec la main tendue. »

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Tower dialogue

AUTOROUTES & RÉVERBÈRES

« Who’s there? »
« I am »
« Who? »
« The flame you dipped in cold water »
« How did it feel? »
« Like a comet passing by »
« How do you know this? »
« Shards and dust told me so »
« Fine »
« May I pass? »
« You may pass »

« Who’s gone? Who’s finished? Who’s not gonna help me? »
« The comet will visit you »
« Maybe »
« As your daughter’s alseep »
« As my daughter’s asleep »
« I must leave you now »
« I knew it before you did »
« Keep standing here and ask the night »
« I will »
« Look at the absent sky »
« I shall »
« Goodbye, watchman »
« Good night, passer-by »

Good night.

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Fragment d’entretiens avec une sorcière #5

Décris-moi ta voix.

Tu m’observes. Dans ma bouche, l’impératif ne sonne pas comme un ordre. Jamais. Il sonne comme une supplication, dans le pire des cas ; dans le meilleur, comme une demande curieuse et même enjouée. Aujourd’hui c’est un mélange des deux. Je suis à bout de forces, malgré tous mes efforts pour agir au mieux, ou peut-être à cause de tous mes efforts pour agir au mieux. Je suis aphone, totalement. J’ai écrit, longuement, aux deux personnes qui m’écoutent – qui ont sans doute leur forêt, quelque part. J’ai pleuré. J’ai écrit et j’ai pleuré. Ainsi se résume la vie de ceux qui se savent déjà oubliés. Écrire, pleurer. Ne pas parler, soit qu’on ait la langue tranchée soit qu’on ait fait vœu de silence. Je continue à écrire avec toi. Je suis si mal… Je ne fais que jeter les premiers mots. La suite t’appartient, je vais t’écouter. Te lire.

« Décrire ma voix ? Pourquoi ne peux-tu simplement t’asseoir, là, sur le pas de ma porte, te laisser porter par elle ? Je vais fredonner des airs verts à mes parterres de fleurs, puis susurrer le son de la pluie entre mes dents pour arroser mes plants de pommes de terre. N’est-ce pas plus doux que d’entendre un lexique ? Je sais que tu en entends tous les jours, je le sais, tous les jours tu entends des lexiques. N’en as-tu pas assez ? »

Encore une fois, tu me prends au dépourvu. Je crois que je réponds que j’aime les lexiques. Les dictionnaires. Mais est-ce ce dont j’ai besoin à cet instant ? J’ai envie de les brûler, de brûler les mots, et l’instant d’après, de serrer les pages enflammées contre ma poitrine. Tu remarques mon trouble. Tu le remarques parce que ma poitrine commence à fumer et que tu dois étouffer ce feu qui naît. Deux de tes doigts se portent à tes lèvres, s’y pressent ; elles frémissent ; je n’entends rien, et ne lis rien. La fumée va endormir tes abeilles, dans leurs ruches, au loin. Je respire. Ma gorge se dénoue quelque peu sous l’effet du miel que j’y sens, soudain, couler. Tu me surprendras toujours.

« Crois-tu, de toute manière, que je sois capable de décrire ma voix ? Cesse de te torturer. Personne ne peut décrire sa voix. Celui qui y parvient serait le mage suprême ou le poète suprême. Mais s’il y arrive, alors immédiatement, il retomberait tout bas, en douceur, comme du coton, comme des graines de pissenlit, mais il retomberait, privé de ses pouvoirs, et de tous ses apprêts. A la limite peut-être peut-on décrire la voix d’un autre. Penses-tu que tu saurais décrire la mienne ? »

Pas maintenant, je soupire, pas maintenant. Je ressens ta voix, je la comprends et je sais que c’est faux, mais je la ressens. Tu es un écho qui vibre dans ma trachée trouée. Je ressens mais ne peux parler. Je ressens et ne sais pas écrire. Je suis jeune, j’écris fort mal, encore, et je ne rends pas grâce à nos échanges, on y sent surtout la mort.

« Essaie. Si tu ne commences pas maintenant, tu n’y parviendras jamais. »

J’ai réfléchi plusieurs minutes. Et je me rends compte que ta voix est indéfinissable. Elle n’est pas indicible – elle est insaisissable. Sauf pour… Sauf pour ceux qui sont prêts à chuter. Dois-je passer par la comparaison ? Je crois que je vois ce qu’est ta voix. Il y a longtemps, et peut-être même en dehors du temps pour certains d’entre eux, des poètes ont chanté. Des saillies d’une époque enterrée. Des compresses sur mes plaies ouvertes. Un écho… un écho. Ne viens-je pas de te définir comme un écho ? J’ai déjà oublié, mais eux, je ne les ai pas oubliés. Les champs et les vents, les armes et les femmes, les héros et les dieux. Les arbres et les cours d’eau, le miel et les abeilles – ceux qui manquent – les amants et les viols, les césures, les temps faibles et les temps forts. Les fragments. C’est tout. Et c’est toi – ta voix. C’est ce peu de mots, c’est cet envoûtement lointain, c’est cette colère et cet amour, si puissants parce qu’ils ne viennent plus de rien. C’est ce qui survit tout en n’étant plus rien. C’est ce qui s’impose sans pour autant exister.

C’est la magie que l’on mord à pleines dents. La magie qui, libérée de sa gangue de siècles, nous ressource et nous apaise.

Suffocation

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

A ragged gray shroud

In her shaking hand a torch

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she weeps

A shiver goes down the trees

She puts her head

Into your pond

She can’t breathe but her tears

– what tears ? Under water

Life doesn’t exist.

*

She prays

Does she?

She screams

She’s rotting

And the gods don’t answer

– don’t believe her

She thinks.

– Does she ? Under water

At least

Lies the calming void.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if

She killed someone or if

Someone killed her.

It wonders if she is a ghost

And she does, too.

*

She

Is lost

And yet tomorrow

She

Will act tough

And try to make peace with the gods

For she is a priestress

Pressured into showing faith

And hopes

And she can’t

She can’t fail

And is sure

She fails and lies

Every day

*

She

Who is she ?

Perhaps you know

Better than her

Who she is.

But look at you

Voiceless

Formless

Nymph

You can’t save her if you can’t save yourself !

*

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

Nothing but her fears

In her shaking hand a voice

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she laughs

The wolves themselves

Stop biting you

And cry.

She holds onto her faith

– holds a knife

And threatens

The weeper one.

*

She doesn’t pray

Does she ?

A god speaks

Through her

The other is silenced

As you are

As the forest is

The divine void

Takes over everything.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if she bleeds or if

It is the other who bleeds.

It wonders if she is a ghost or if

It is the other who is

And she doesn’t wonder

She now stands

Fiercely

On her own – are you sure ? – body.

*

She –

*

No – don’t

Approach !

A soul is drowning in

Your pond, all crumpled

No – don’t

Approach !

The priestress she was

Poisoned !

Look at the bloody soil –

It is all dead now.

*

She

Who is she ?

You ask – you

Ask ?

*

You talk – to say

What ? No

I will remain.

You have – a form ?

Is it a

Metamorphose ?

No

You say

– You say ?

It is merely you

Coming back from the cold

Filling with warmth the void

Wearing a saxifrage robe.

*

How can it be ?

How can it be ?

*

Now you both lie

On the bloody soil

From which you made roses

Grow.

She is

Unconscious

– Do you know she could be

The weeper

Or the screamer

Once awake ?

*

Do not

Chase me.

You are an imbecile

And have always been.

No – I am not

A god

– No, please, don’t

Kill me.

I shall remain silent

No – I am not

What she called

– No, please, don’t

Kill me.

*

Kill me

I understood.

Speak, nymph : I shall die.

*

You, ominous voice

Had nearly murdered us

Every night

Every day

By telling a story

We didn’t want to belong to.

We

Fought – or we

Didn’t

And in both cases, it was

Our fault.

*

She wept or laughed

I stood voiceless and formless

And you implied

We were

Weak or

Mad.

*

Look, she is awake :

She is herself

Nor a fool nor desperate

Both a fool and desperate

And for that, she is

Stronger than you.

*

Look, I am speaking :

I am myself

Nor a dead nor worthless

Both a dead and worthless

And for that, I am

Stronger than you.

*

The one who doesn’t exist

Is you.

*

Now, die.

*

She will come

And weep

Or laugh

Like a maniac

*

If she so desires

*

And I will listen

And cry

And hold her tight

*

If she so desires

*

She will come

And call – what

What for ?

The answer

Doesn’t matter

It might lie

On the grass

Or not

– Grass I will happily

Share

*

If she so desires.

« Greece within »

Pour le plaisir (et pour le partager), j’ai traduit en anglais un petit article de Philippe Jaccottet intitulé « La Grèce intérieure »! Je le partage aussi ici. Jaccottet explique comment la Grèce antique vit encore même lorsqu’on n’en a pas une connaissance pointue. (Et heureusement qu’elle vit encore même sans connaissance pointue…)

« I have never been to Greece, and it is not what matters (like someone fears to go to the cinema to watch a book they really liked getting disfigured by concessions, I would fear too much the lies of tourism, the perceptual mistakes caused by trips taken too fast) ; but I understand better and better, even if I have almost lost all touch with the Greek language and works, that this loss of touch is but an appearance, and that in reality, when the gift of a world like this one has been given to us by such passionate masters as the ones I had the chance to meet, it goes down so deeply in us that our life, henceforth, finds itself enlightened forever. This language we studied with more or less trouble, these books we understood more or less clearly, these statues, these temples more imagined than actually seen, do not form at all anymore, after a certain amount of years, what we call a « knowledge base », that is to say a burden of knowledge. Perhaps we do not know really well anymore what Plato or Aeschylus said, but this entire world (that is the beginning of so many things) became light, lighting guidance, reminder of the perfection Man can achieve once he has discovered his true measure.

And I also understand now that if I loved so much these provençal landscapes which bear the mark of the Mediterranean Sea even when more than one hundred kilometers separate them from it, it is because what moved me, spoke to me in them with such strength and perseverance, was, even before I suspected it, a kind of voice similar to that of Greece. It is not necessary for remains (altars, temples, statues) of this world to stand here (although there are some of them as well, through the Romans’ heritage) ; for the strength which had them erected in Greece twenty-five centuries ago mysteriously continues to be present in this other land nowadays ; it is only more hidden. I think, for example, that Cézanne’s landscapes give a fairer and more powerful idea of what the (inner) light of Greece can be than all of those Renaissance works, so beautiful nonetheless, in which the painter, so he would cling to Antiquity, multiplicated the nymphs, the gods, though the Aixois painter’s landscapes only picture trees, skies and rocks. Thus poetry, nowadays, can exhume from the soil itself something that is more alive than all the remains : a kind of spirit, of breath, of call that says the mind’s light is extinguished in no way, and that at the moment when there is no temple to host the gods anymore, it does not mean the Divine itself is destroyed : perhaps even that makes It more purely present. At least this is the dream that has been haunting me for a long time under the holm oaks and the pines. »

 

Interstices

Dans le feu de paille métallique tiède et moite, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas les flammes, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un vent vaciller, une tache noire dans un œil, une bouche fermée. Elle – regarde : elle n’est pas. Une odeur, peut-être – de la verveine et de la menthe parmi les relents de cigarette.

(Il n’y avait pas d’ombre en ce jour. La place était offerte, entière, aux rêves d’hier et d’avant-hier et de toujours.)

Au cœur des lampadaires se trouve un éclair de glace. L’ampoule ne lui fait pas grâce – du moins est-ce ce qu’il croit, la prenant pour une lâche, elle qui canalise sa crudité. Ce qu’il ignore, c’est que cela est de peu de durée : en bas, à son pied, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas la lumière roide, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un clignement obscur faire obscurité, une étoile déjà morte, une lune fanée. Elle – regarde : elle n’est pas. Un frôlement, peut-être – de la force et des craquèlements parmi les épaules en fête.

(Il n’y avait pas d’ombre en cette nuit. Il n’y avait plus de place offerte, entière, il n’y avait plus qu’oubli.)

Parmi les tourbillons d’oppression, les idées, oisillons, brisent des crânes de plastique en fusion, ou, quelque part, deviennent un petit maillon. – Puisse la brume qui sait de quoi emplir ses poumons de neige ! En patientant, le béton se désagrège ; cela est bon. Car sur les fêlures, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas un trottoir vivre de passages, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un soupir d’asphalte fendillé, un feu rouge laissé pour noir, une flaque d’huile irisée. Elle – regarde : elle n’est pas. Un esprit, peut-être – un flambeau ou un torrent sec parmi les têtes muettes.

(Il n’y avait toujours pas d’ombre en ce moment. Le temps lui-même avait fui pour renouveler son sang.)

Elle.

Elle court immobile charriant du béton dans ses veines. Elle court immobile électrique sous les lampadaires sans haine. Elle court immobile silencieuse un feu brûlant l’entourant. Elle – cours : le temps revient. Nous reviendrons demain pour admirés ne voir rien – je crois.

Elle – rentre, ou reste chez elle dans le froid.

(Il y avait une ombre : la sienne. Le temps taira l’instant où elle jaillit. Elle ne voulait pas apparaître – parfois, cela arrivait, comme le vent mauvais.)

Salammbô, lesbienne refoulée

Attention : cet article est un pur délire que j’ai envie d’écrire depuis longtemps. Ceci étant dit, si jamais pour vous homosexualité rime avec Enfer, je vous conseille de vous dispenser de sa lecture.

Salammbô passe souvent pour une étrangeté : roman historique, porté par un orientalisme certain, jusqu’à la surcharge, il diffère de la production plus réaliste de Flaubert. Le livre s’imprègne de l’Antiquité tout autant que du courant orientaliste. La vision de la religion proposée par Flaubert est à ce titre exemplaire : les divinités de Tanit et de Moloch sont perçues par leur essence même, le divin féminin et masculin, leur pouvoir pur, archaïque dans le meilleur et le pire sens du terme – leur puissance est grande, et leur violence (quoiqu’elle se manifeste différemment pour chacun d’eux) est funeste aux hommes.

Salammbô vénère Tanit, non pas de façon zélée, mais de façon obsessionnelle. Tanit est une divinité lunaire et représente dans l’œuvre le « principe femelle » (chapitre XV), par opposition au « principe mâle » (chapitre XIII) qu’est Moloch. L’obsession de Salammbô tourne à l’hubris : ce n’est plus qu’elle veut servir la Déesse, c’est qu’elle ressent, sans trop le comprendre, l’envie d’atteindre la divinité, peut-être même d’en devenir une – en tout cas de quitter une condition mortelle pour laquelle elle n’a aucun intérêt. Pas d’intérêt mais pas de dégoût non plus : Salammbô, candide, est comme hors du temps, hors du monde.

Cette ardeur à vouloir se rapprocher de Tanit pourrait faire l’objet d’analyses mystiques, religieuses, ou sur le rapport à la réalité des héroïnes flaubertiennes. Mais j’ai plutôt envie de vous démontrer qu’on peut en faire une lecture lesbienne, car la relation entre l’héroïne et la Déesse est assez ambiguë pour permettre cette approche.

Je vous propose, dans ce qui va suivre, d’envisager que Salammbô est une lesbienne refoulée. Parce que… pourquoi pas.

***

I. L’apparence de Salammbô

Avant toute chose, arrêtons-nous sur l’apparence de Salammbô. Son physique est très peu décrit. Elle est principalement définie par ses parures et ses vêtements. Deux couleurs dominent : le blanc et le pourpre.

Le blanc caractérise sa peau, ses robes et ses manteaux. Il représente sa candeur, sa pureté, sa virginité. Le pourpre est une teinte noble par excellence, et peut très bien être le signe du rang de Salammbô – la fille du Suffète Hamilcar Barca. Mais le pourpre est aussi une nuance de violet ; or le violet est une couleur symbolique du lesbianisme, et Salammbô en est sans cesse recouverte : sa chevelure est « poudrée d’un sable violet » et se mêle à un « réseau en fils de pourpre », elle porte parfois un « manteau de pourpre sombre ». Lorsqu’elle va rendre visite à Mâtho pour récupérer le zaïmph, elle porte une tunique de « couleur vineuse » avec à l’épaule un « carré de pourpre », et ce alors qu’elle doit se faire discrète ; dans sa chambre sont des « coussins de pourpre », et, dans le dernier chapitre, elle est transportée dans une litière « surmontée d’un dais de pourpre ».

Les deux interprétations que l’on peut faire de cette couleur ne s’annulent pas. Salammbô évolue dans un cercle noble, oriental, et il est normal qu’elle revête des vêtements de cette teinte ; la pourpre était une couleur caractéristique de richesse dans l’Antiquité, et par ailleurs elle apparaît de toute part dans le roman, servant à décrire l’héroïne, certes, mais aussi de la décoration. En somme, c’est la couleur de l’ostentation. Mais, sur Salammbô, cette ostentation est mêlée à ce blanc de pureté : l’interprétation en devient plus complexe. La personnalité de Salammbô, sans compter son obsession pour Tanit, est résumée en deux mots dans l’œuvre : il est question de sa pudeur et de sa candeur. Elle est détachée du monde de l’ostentation (où l’on a forcément conscience de soi), elle se contente de s’y déplacer, sans le comprendre, sauf lorsque sa Déesse est offensée (dans le premier chapitre, par exemple, elle s’avance au milieu des Mercenaires, saisie par l’horreur de ce qu’ils ont fait, et les sermonne).

Puisqu’elle ne fait pas vraiment partie du monde, à la fois vêtue de pourpre et de blanc, Salammbô peut alors être une figure lesbienne qui s’ignore : elle ne sait pas où elle va, elle se laisse porter par les commandements d’autrui, elle est simplement revêtue de cette couleur violette sapphique, couleur qui ne fait pas vraiment partie d’elle mais qui est bien là, comme si Salammbô nageait dans la confusion.

II. Salammbô, le monde et Tanit

Salammbô est très vite identifiée comme une femme qui n’en est pas tout à fait une. Son ignorance du monde n’est pas due qu’à son caractère : elle a été enfermée et conditionnée. Je vais citer assez longuement Flaubert :

« Son père n’avait pas voulu qu’elle entrât dans le collège des prêtresses, ni même qu’on lui fit rien connaître de la Tanit populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère, depuis longtemps, était morte.

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d’un mort. » (chapitre III)

Salammbô ne connaît donc pas la vie, puisqu’elle vit seule et ne fait l’expérience de rien. Ce qu’elle côtoie, c’est la divinité et le sacré, choses qui ne sont pas destinées aux mortels ; elle n’est pas vraiment humaine, ni vraiment déesse. Elle n’est rien, en vérité : son père a prononcé une malédiction contre elle :

« Elle lui était survenue après la mort de plusieurs enfants mâles. D’ailleurs, la naissance des filles passait pour une calamité dans les religions du Soleil. Les dieux, plus tard, lui avaient envoyé un fils ; mais il gardait quelque chose de son espoir trahi et comme l’ébranlement de la malédiction qu’il avait prononcée contre elle. » (chapitre VII)

On retrouve ici la suprématie du « principe mâle » à l’œuvre, puisque Carthage, en plus de Tanit, vénère Moloch, le dieu mâle et sanglant. L’homme ne laisse aucun choix à la femme et la place en position inférieure ; elle est faible et presque inutile, sauf en tant que pion sur un échiquier politique. Salammbô ne peut poursuivre, par son sexe, l’œuvre militaire et politique de son père. Elle est maudite par celui-ci pour être, paradoxalement à la vision ordinaire de la femme, un symbole d’infertilité. Aussi restera-t-elle ce « rien », ignorante des choses de la vie, ignorante des secrets du divin – puisque Hamilcar refuse qu’elle sache tout de Tanit et en devienne pleinement prêtresse.

Mais alors s’abat sur Salammbô une seconde malédiction : celle de Tanit elle-même.

« Mais la Rabbet (Tanit) jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle. » (chapitre 3)

Salammbô, prisonnière d’un monde masculin, celui de Moloch, se retrouve emplie d’une curiosité pour le monde féminin, celui de Tanit, qu’elle ne peut et ne pourra jamais atteindre, telle une lesbienne qui ne peut s’affirmer (ni en tant que lesbienne, ni en tant que femme, ni en tant qu’homme, pour reprendre l’idée de Monique Wittig) et s’ignore dans la souffrance. Je parle du « monde féminin » mais il vaudrait mieux parler d’une « entité » féminine très indéfinie, car Tanit est une puissance divine et car Salammbô ne montre pas d’attrait pour ce qui est perçu comme typiquement féminin : elle se laisse habiller, les parfums ne sont pas une parure odorante mais là où réside « l’esprit des Dieux »… Elle ne considère pas les choses du monde comme importantes : ce qui importe, c’est l’idée, la « figuration sidérale » du divin. On pourrait ici introduire une interprétation religieuse de l’histoire, mais pour me concentrer sur mon idée de départ, je préfère dire que Salammbô, qui n’est pas en mesure d’accéder au réel, est obligée de passer par des fantaisies, des rêves, pour pouvoir assouvir son désir pour l’entité féminine.

Par ailleurs, on le voit, Tanit est « jalouse » : elle aussi a désiré Salammbô, même si ce n’est pas de la même manière, puisqu’elle est déesse. Comme souvent dans la mythologie, lorsqu’une divinité n’obtient pas ce qu’elle désire, elle punit l’objet désiré, bien qu’il soit innocent.

Tanit, « principe féminin », semble donc désirer les femmes elle aussi, à tel point que lorsque le « principe masculin » les lui vole, elle se contrarie à l’excès. Il faut noter qu’elle est déesse de la Lune ; or la Lune est un autre symbole lesbien. Elle règne sur la « mer ténébreuse » et est de fait appelée par Salammbô « Reine des choses humides ». Mais, au lieu d’y lire le contrôle des marées, nous pourrions voir derrière les « choses humides » les sexes féminins… (au vu de l’humour dissimulé dont a toujours su faire preuve Flaubert, je ne crois pas cela totalement impossible)

Enfin, son voile, sa figuration terrestre, peut également être rapproché du lesbianisme. Il est gardé dans un temple dans lequel on ne peut accéder, et sa vision signifie la mort ; et le lesbianisme est sans doute ce qui est le plus caché dans la société, parce qu’il est le strict opposé du « principe mâle » dominateur. Il lui échappe, puisqu’il n’a pas besoin de lui : il faut donc l’enfermer et ne le laisser voir à personne, car il serait preuve qu’il y a une faiblesse dans le système. Cette analyse peut valoir aussi pour le féminin en général : il doit rester sous la coupe du masculin. Cependant, ce qui m’amène à tirer mon interprétation vers le lesbianisme, c’est la description du voile :

« Cela passait comme un manteau sous le visage de l’idole, et remontant étalé sur le mur, s’accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l’aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C’était là le manteau de la Déesse, le zaïmph saint que l’on ne pouvait voir. » (chapitre V)

Cette bigarrure peut tenter de rendre l’adjectif grec ποικίλον (que je mets au neutre pour désigner le voile), qui signifie « varié », « changeant » et surtout « varié en couleurs » ; c’est une teinte impossible à rendre. Or, cet adjectif est utilisé par Sappho, première à chanter les amours féminines, dans le fragment 1 de ses poèmes, souvent appelé « Hymne à Aphrodite » : il sert à caractériser le trône de la déesse – et la déesse elle-même répond à l’appel de Sappho pour que celle-ci puisse trouver l’amour. Cette possible intertextualité ne paraît pas innocente.

 

III. Salammbô, Tanit et les hommes

La relation avec la Déesse est à sens unique. Salammbô la désire et voit ce désir frustré.

« O Tanit ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? Je t’ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. » (chapitre III)

Elle l’admet elle-même : « la curiosité de sa forme me dévore ». Ce terme de curiosité va revenir plusieurs fois, tout comme va revenir plusieurs fois l’idée que « [son] désir est un sacrilège ». Flaubert admirait Apulée, aussi il m’est possible de dire que Salammbô est curiosa, tout comme Lucius, protagoniste de L’Ane d’Or, était curiosus : ce trait de caractère les perd tous les deux. Tant que l’on n’est pas initié aux mystères religieux, il y a danger de vouloir en apprendre davantage sur eux. Mais Lucius a subi tout un parcours initiatique (où sa curiosité le blesse) avant de se voir initié aux mystères d’Isis (autre représentation de la Lune, notons-le) : la Déesse ne l’approche que lorsqu’il est prêt, et il cesse alors d’être curieux, prend patience et fait le nécessaire pour se faire initier. Salammbô est un Lucius qui n’a pas eu de parcours initiatique : elle n’a jamais quitté Carthage et n’a pas eu de vie à elle. La proximité et pourtant l’impossibilité d’atteindre la Déesse la frustrent et elle désire avec curiosité l’initiation alors qu’elle lui est interdite. Et cette curiosité la perdra définitivement. Si Salammbô ne peut atteindre Tanit, c’est que le lesbianisme reste inatteignable dans ce monde masculin : celle qui se questionne ne peut trouver que de vagues réponses, et lorsqu’elle y touche, elle succombe.

Parlons un peu de la relation aux hommes qu’a Salammbô. Lorsqu’il en est fait mention explicitement, c’est très vague.

« Elle inspire et gouverne les amours des hommes.

– Les amours des hommes ! répéta Salammbô rêvant. » (chapitre III)

Elle rêve, encore perdue dans ses fantaisies, et le terme d’hommes employé ici est sans doute à prendre au sens générique : rien ne permet de dire qu’elle imagine un amour spécifiquement hétérosexuel ou homosexuel. D’ailleurs, dès qu’il est question de ses noces, le verbe « rêver » n’est jamais loin.

Mais le plus souvent, elle ne considère pas les hommes. Elle est d’abord indifférente envers Mâtho, dans le sens le plus neutre du terme. Lorsque celui-ci s’introduit dans sa chambre avec le voile de la Déesse, tout ce qui intéresse Salammbô, c’est le voile. Lorsque le mercenaire lui dit « Je t’aime ! », elle répond « Donne-le ! » aveuglément. Encore une fois, le texte insiste plus sur la curiosité sacrilège de Salammbô ; mais ce voile, symbole de Tanit, du féminin, peut aussi représenter le désir lesbien refoulé de l’héroïne. Elle veut le saisir mais n’y parvient pas. Ce n’est pas Mâtho, l’homme, qui l’intéresse, c’est l’enveloppe divine du « principe féminin » dont il s’est revêtu. Cette enveloppe lui fait d’ailleurs peur bien qu’elle l’attire : « en se faisant horreur à elle-même, elle regrettait de ne pas l’avoir soulevé ». C’est quelque chose de très fréquent chez les lesbiennes qui s’ignorent : elles ont honte malgré leur attirance.

Le voile provoque chez Salammbô des réactions qui rappellent le fragment 31 de Sappho (je surligne):

« Mes yeux sont éblouis : il goûte le bonheur des dieux

cet homme qui, devant toi,

prend place, tout près de toi, captivé,

la douceur de ta voix

et le désir d’aimer qui passe dans ton rire. Ah ! c’est bien pour cela,

un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine.

Car si je te regarde, même un instant, je ne puis

plus parler,

mais d’abord ma langue est brisée, voici qu’un feu

subtil, soudain, a couru en frissons sous ma peau.

Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement

tournoie dans mes oreilles.

Une sueur glacée ruisselle sur mon corps, et je tremble,

tout entière possédée, et je suis

plus verte que l’herbe. D’une morte j’ai presque

l’apparence.

Mais il faut tout risquer… » (traduction Yves Battistini)

« Quelquefois, Taanach, il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair… c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. » (chapitre III)

Ou encore :

« Mais soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide… » (chapitre X)

La fascination de Salammbô pour le zaïmph (et donc pour Tanit) ressemble trait pour trait à une fascination amoureuse.

Plus tard, lorsqu’elle en a assez que le zaïmph ait été volé, il se passe ceci :

« Un matin, elle se réveilla déterminée, et elle demanda ce qu’il fallait pour que Mâtho rendît le voile.

Le réclamer, dit Schahabarim.

Mais s’il refuse ?

Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu’elle n’avait jamais vu.

Oui, comment faire ? répéta Salammbô.

Il roulait entre ses doigts l’extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu’elle ne comprenait pas :

Tu seras seule avec lui.

Après ? dit-elle.

Seule dans sa tente.

Et alors ?

Schahabarim se mordit les lèvres. Il cherchait quelque phrase, un détour.

Si tu dois mourir, ce sera plus tard, dit-il, plus tard ! ne crains rien ! et quoi qu’il entreprenne, n’appelle pas ! ne t’effraye pas ! Tu seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l’ordre du ciel !

-Mais le voile ? » (chapitre X)

Implicitement, on comprend que Schahabarim veut faire comprendre à Salammbô de se donner à Mâtho si nécessaire, voire, au vu de sa dernière réplique, de se laisser violer. Mais Salammbô ne comprend pas : seul compte le voile, encore. Sa naïveté, qui la caractérise, est mise en avant, mais elle n’est pas incompatible avec une lecture lesbienne du passage : Salammbô n’envisage pas un instant d’avoir une relation charnelle avec un homme. D’ailleurs, son indifférence pour Mâtho se transforme en désir de meurtre lorsqu’elle récupère le zaïmph, désire qu’elle refoule. Mais le désir de voir Mâtho mort la poursuit pendant le reste du roman ; il l’attire bien qu’elle ne semble pas savoir comment l’aimer. Elle aimerait se lier au masculin, mais elle ne peut pas ; alors elle doit le voir mort pour s’en libérer.

Salammbô meurt d’ailleurs le jour où Tanit triomphe et Moloch est vaincu. Elle était fiancée à Narr’Havas, mais ne ressentait rien pour lui, si ce n’est un léger intérêt car il lui permettait d’accéder à Mâtho indirectement. Elle était donc sur le point de rejoindre le monde masculin par le mariage. La Déesse, qui n’a pu avoir Salammbô, la reprend donc, d’autant plus que celle-ci a vu le voile. Elle ne peut appartenir au monde des hommes, et elle a vu le voile, le lesbianisme, chose qui lui est inaccessible : elle ne peut que mourir. Le fait que le roman se termine par la phrase « Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit » le prouve bien.

De même, Mâtho, l’homme par excellence, meurt pour avoir approché le voile, le lesbianisme, ce qui lui est interdit aussi car il n’y a pas sa place.

***

Le lesbianisme reste inaccessible aux hommes (qui n’ont aucune part à y prendre) comme aux femmes (qui ne peuvent y accéder dans un monde dominé par les hommes). La lecture de l’ardeur religieuse de Salammbô peut aisément être tournée en lecture lesbienne : Salammbô se cherche et ne sait comment s’y prendre, et, dans un monde archaïque fermé, découvrir le secret de sa sexualité ne peut que la tuer.

Renaissance

Il y a, dans l’océan où elle perdit ses yeux,

Des songes – abandonnés là par un lépreux.

Dans le ciel – depuis les profondeurs arraché à son nom d’immortel – la lune, purulente, enfle les nuages de sa sanie pestilente – elle vomit du sang. Les yeux inextinguibles l’ont percée – depuis le néant.

Ils brûlent d’effroi les courants – leur débâcle coule les navires naviguants. Au fond des pupilles sombres, des tourbillons et de l’écume salée – et sur les plages, le reflux d’une marée enragée.

Ils – les yeux – brisent des pierres, qui constellent les fonds vertigineux. Le corps – il est loin. Il a pris la place des cieux – régicide des dieux.

L’univers – l’infini – est mort. Le monde se referme autour de ces yeux réclamant du sang – encore.

Les songes – ils sont là. Ceux d’un lépreux – et ils se noient.

Ruines

Dans les ruines j’avance sans corps je suis l’univers Je n’existe pas Elle est transcendée.

A Ostia Antica je marchais brûlée par le soleil je buvais de l’eau seul lien avec la réalité avec Moi

A Ostia Antica je touchai un mur rouge effrité je vibrai je voulus l’étreindre je m’assis sous un arbre jeune plus jeune que les pierres mais le geste et l’ombre sont éternels

A Ostia Antica je vécus reconstruite par les ruines les mosaïques les tombes les temples ils sont vivants plus vivants que le bruit du présent

A la Villa Hadriana je marchais brûlée par le soleil je buvais de l’eau seul lien avec la réalité avec Moi

A la Villa Hadriana je contemplai le Canope le Théâtre maritime les points d’eau la vie deux mille ans plus tard coule fraîche et sans fin le Temps s’efface nous tient la main

A la Villa Hadriana je m’emplis de couleurs de bruissements de feuilles les oliviers partout le silence apaise le bruit du passé des pierres du cœur

Dans les ruines j’avance univers je suis sans corps Elle est transcendée Je n’existe pas.