In praesentia

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Sur ma lecture D’Une chambre à soi de Virginia Woolf

(Ecrit le 21 mars 2019 entre deux exposés, je ne sais pas si cela fait beaucoup sens)

Je ne veux pas non plus disparaître dans l’écriture. Je veux trouver ma propre voiX. Je ne veux pas du « style masculin » ni du « style féminin » – pourquoi existent-ils ? Ou plutôt comment se fait-il qu’ils existent ? Je le sais bien, Virginia Woolf explique bien pourquoi cette différence est visible. Ces deux styles, je ne veux pas avoir à en tenir compte, je ne veux pas me placer en porte-à-faux de l’un ou de l’autre – je veux écrire.

Mais est-ce que, inconsciemment, j’ai intériorisé leurs codes ? (Née femme, est-ce que j’écris « à la manière des premières femmes écrivains » – que je vais décrire juste après – puisque j’en suis en quelque sorte encore au premier stade de mon parcours dans l’écriture ? Vivant dans une société patriarcale, est-ce que j’essaie de copier « la manière des hommes » pour essayer d’y trouver une place ?) Est-ce que je transpose ma vie dans l’un de ces styles, dans un mélange de ces styles ? Virginia Woolf dit que lorsque les femmes ont commencé à écrire, elles laissaient déborder leurs passions, leurs colères, parfois sans s’en rendre compte, parfois avec une rage lucide. Est-ce un mal ? Est-ce que cela empêche véritablement d’atteindre le génie littéraire (du moins dans cette société où les passions des femmes sont vues comme un dérèglement), comme écrit dans Une chambre à soi ? Jane Austen, qui a simplement parlé, qui s’est effacée tout en étant présente par le simple fait de pouvoir parler de tout – sauf d’elle-même – est l’exemple de littérature parfaite de Virginia Woolf, avec son homologue masculin Shakespeare. En opposition au « style féminin imparfait« , celui des hommes : direct, factuel, reconnaissable. Ils ne parlent pas d’eux – pas avec la colère féminine. Ils parlent d’eux, et montrent leurs mots, avec un style ronflant.

Je suis sûre que je parle « de moi », que je m’exprime – car je ne l’ai jamais pu avant -, même sans parler directement de mes problèmes, car je ne le peux pas autrement, pas autrement que par l’écrit, comme ces premières femmes qui ont écrit. Et en même temps, j’essaie de suivre, sans doute, les codes masculins, car mon imaginaire s’est formé autour de nombreux auteurs hommes. Tout est inconscient, encore une fois. C’est une culture.

Comment simplement écrire ? Comme être soi sans exprimer que l’on est soi, comme l’on fait Shakespeare et Jane Austen ?  Il n’est pas question d’une poétique de l’effacement dans leur cas. Il n’y a pas d’effacement : ils ne sont simplement pas là, et leur absence les rend plus saillants – il ne reste que leur manière de s’approprier le monde et cela en dit beaucoup sur eux. Trace leurs ombres. Des fantômes qui brillent au soleil. Sont-ils des modèles à suivre, la seule voie pour atteindre la « perfection » littéraire ? Je ne sais pas. Mais supposons que je veuille atteindre l’état qu’ils ont eux-mêmes atteints. Déjà il y a un problème : ils n’ont pas voulu atteindre cet état, cette absence-présence. Ils ont été cet état, naturellement. Mais mettons cela de côté.

Pour être comme eux, toujours en suivant Une chambre à soi, il faudrait être libéré de toute responsabilité, oppression, avoir un endroit pour écrire – privé, ou, au minimum, comme pour Jane Austen, où l’on peut dissimuler ses écrits – et ne pas subir le jugement d’autrui à propos de la vie que l’on mène (et non pas à propos des écrits en eux-mêmes, même si pour les femmes, cette critique existe). Mais peut-on toujours libre de tout ? Même pour Shakespeare, n’y a-t-il pas eu de malheurs qui seraient venus briser ce schéma parfait et hypothétique ?

*

« La colère en héritage… » (Wajdi Mouawad)

Faudrait-il être en paix, quand on est une femme surtout, alors, avec ce qui nous est arrivé, ce qui est arrivé aux voix féminines tues du passé, avec ce qui nous arrive, pour pouvoir écrire une œuvre expurgée, non de toute passion (car une œuvre est remplie de passions), mais de nos passions ?

Le travail à faire serait donc intérieur. Il n’y a pas de clé pour trouver l’apaisement ; il se travaille, c’est tout. Et pour cela, peu importe, je pense, de devoir passer par les styles « féminins ou masculins » : on expérimente tout, il faut tâtonner.

Mais je reviens à ma question : veux-je vraiment ne laisser aucune trace de Moi en tant qu’être qui a ressenti ? Est-ce que je – moi, et n’importe qui – ne mérite pas de laisser éclater ma colère ? Éclater ma joie ? Pourquoi faudrait-il effacer ce qui nous a construit ? Pour atteindre une certaine perfection ? Pour plaire à un public ? Une partie de moi à envie de ne pas suivre cela, car n’écrit-on pas ce que l’on désire écrire ? Une partie de moi veut suivre cela, avec cette impression que je pourrais dépasser ce que je suis – ou le devenir peut-être davantage.

Peut-être est-il aussi possible, dans l’apaisement ( ou dans la rage, qui aveugle et donc apaise) de pouvoir parler de soi avec la clarté du vent, de faire de son expérience une expérience, avec la même intensité, qui dirait davantage sur nous que notre expérience. Le Je – mais serait-ce alors encore Moi ? – pourrait se dire, brûler, pleurer – même dans un texte où il n’apparaîtrait pas – en sachant lui-même qu’il est cet extérieur, cet autre lui-même qu’il est en train de composer.

 

Comment devenir un artiste ? En se disant que l’on n’en est pas un

« Wajdi Mouawad. J’ai répondu : “Non, je ne suis pas un artiste. Je ne sais rien faire, ni écrire, ni chanter, ni quoi que ce soit.” Le directeur – Zénon Soucy, je tiens à le nommer – a alors eu un éclair de génie. Il m’a demandé : “C’est quoi, un artiste, pour toi ? – C’est quelqu’un qui va dans les cafés, qui porte un foulard, qui fume et qui écrit. – Eh bien, fais ça ! Trouve un foulard, achète un cahier,va dans les cafés, fume et écris !” Puis il a eu cette phrase extraordinaire : “Tu n’est pas artiste, soit ! Fais semblant…”

S.D. A la réalité, pesante, vous avez donc préféré, dans le prolongement de cette déclaration, le simulacre pour pouvoir appréhender de manière plus libre le monde artistique ?

W.M. Oui ! Cette idée de faire semblant d’être un artiste m’a délivré de tout. Je me suis dit qu’à partir du moment où je ferais semblant d’être un artiste, ce que je produirais aurait vraiment l’air d’une oeuvre d’art. Mais puisque je ne suis pas un véritable artiste, ce que je ferais ne serait pas du véritable art. La question venant d’être réglée, je me suis senti libéré d’un poids. Tout devenait possible ! Je pouvais dès lors faire ce que je voulais. J’avais envie d’écrire de travers, j’écrivais de travers ! J’avais envie d’écrire très long, j’écrivais très long ! J’avais envie d’écrire très court, j’écrivais très court ! Je pouvais prendre Sophocle et Renaud et faire un nœud entre eux. Je pouvais faire ce que je voulais, puisque je n’étais pas un artiste. »

– Sylvain Diaz, Avec Wajdi Mouawad, Tout est écriture, 2017.

Fragment d’entretiens avec une sorcière #7

« Tu m’as l’air au bord de l’explosion. »

Je viens d’apparaître, au bord du lac, et l’eau se remue en bulles agitées, en laissant échapper de la vapeur. J’aime la précaution de ton choix de mots. Mais je ne peux pas mentir, ici. Je n’ai pas l’énergie de marcher jusqu’à ta cabane. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour venir. Je te vois faire un signe dans l’air, et soudain le vent nous porte, il nous fait remonter jusque chez toi comme des feuilles mortes qui volent dans les bois.

« C’est bientôt le printemps, tu sais. Je n’aime pas dérégler le rythme des saisons. »

Je ne dis rien. Aujourd’hui je songe à Dante, au vestibule des lâches qui ouvre l’Enfer. Mais ce n’est pas l’Enfer. C’est le lieu des âmes perdues. Celles qui n’ont pas pris position. Qui ne méritent ni l’Enfer ni le Paradis. Quand j’ai lu ces vers pour la première fois, j’ai songé qu’il n’était même pas la peine que je poursuive ma lecture : voilà, voilà, c’est un sort pire que l’Enfer, être condamné à errer dans la misère pour n’avoir été ni bonnes ni mauvaises. Ce n’est même pas une condamnation. C’est un oubli. C’est tout. Un oubli. Un cri qui se perd dans le vide. Pas même un démon pour en rire. Un cri perdu.

« J’y ai été. »

Mon regard croise le tien alors que tu me tends un bol de gruau. Je n’ai pas faim. J’ai du mal à me concentrer.

« J’ai été en Enfer. J’ai été dans le vestibule des lâches. Dans cet ordre. J’ai croisé le cœur de glace, j’ai croisé des monstres et des horreurs, j’ai croisé des hommes qui vénéraient d’autres dieux. Je suis peut-être née en Enfer. A toi de me le dire. Mais j’ai été en Enfer. C’est de là que vient cette robe de braises. J’ai mordu des pierres ardentes. J’ai tué des morts. Des morts m’ont tuée. Et toujours je reparaissais. Le premier sort que j’ai lancé, je l’ai lancé pour extraire de ma gorge la terreur qui l’obstruait. Si tu savais comme l’Enfer est silencieux. J’ai crié. Le cri a brisé quelque chose. Les feuilles de cristal invisible d’une voûte qui nous emprisonnait. Dès lors j’ai cherché comment m’élever. Non pas vers le Paradis, mais vers la liberté. J’ai supporté longtemps les nuages de gaz maudits qui m’enveloppaient. Supporté longtemps lames rutilantes d’assassins privés de raison. Supporté longtemps les poisons. Aujourd’hui encore mes veines charrient du verre.

« Un jour j’ai su voler. Personne n’a su – n’a pu – m’arrêter. Prêtaient-ils attention ? Non. Non. Ils étaient bien trop occupés à se consumer. On ne le dit pas assez, mais les flammes des Enfers ne viennent pas des diables ; elles viennent des hommes qui se détruisent eux-mêmes, sans fin, car ils ne savent pas faire autrement, pourquoi crois-tu que ces flammes soient inextinguibles ? Je plains ceux qui sont là simplement par ignorance de la connaissance du Dieu de Dante. Je ne crois pas qu’ils souffrent de la même manière. Mais ils sont loin de tout ce qui leur était cher, seuls. Je n’étais pas à ma place ici – ou peut-être l’étais-je, mais j’avais mal, trop mal pour demeurer. Je n’ai emporté que cette robe de braises. J’ai volé – j’ai atteint ce vestibule des lâches. Je recherchais quelqu’un, quelqu’un qui me manquait.

« J’ai failli perdre la raison. Le cristal de la voûte brisée s’était comme retrouvé dans mon crâne, soudain secoué, sans cesse, ces bruits aigus et coupants me font encore trembler, vaciller… Mais c’était une voix, une seule, celle de tous les oubliés, car tu as raison, ce sont des oubliés, et leur sort est pire que celui des damnés. Nulle rage ici, du désespoir, et encore, du désespoir qui s’ignore… Ils ne se reconnaissent plus, ils appellent la mort, puis se rappellent qu’ils sont déjà morts. Ils bougent à peine, ils gémissent, ils se savent interdits de Paradis, mais préfèrent souhaiter l’Enfer entre deux soupirs, ils préféreraient tant être brûlés par des fers pour l’éternité, ils préféreraient tant savoir qu’ils peuvent ressentir plutôt que de flotter sans stimuli dans ce vestibule étroit. Ils ne voient pas ce qu’ils ont fait de mal – je ne le sais pas trop non plus. Ils ne voient pas… J’ai marché sur des fragments de personnalité. Je me suis coupé la plante des pieds, et à l’époque je ne savais pas encore l’art de la guérison. J’ai été envahie par des milliers de rires d’âges passés, par des milliers de larmes séchées, par des milliers de mains tenant celle de l’être aimé… Et j’ai levé les yeux de mes pieds ensanglantés, et j’ai vu ces fantômes en lambeaux, j’ai vu cette grisaille sans visage, j’ai vu l’ovale de ce qui était leur tête me suivre et aspirer mon souffle, et j’ai crié, j’ai tant eu peur, alors que ce n’est pas leur faute, ou peut-être que si, mais alors qu’ils sont tout de même à plaindre, j’ai crié, crié. Je me suis enfuie sans avoir trouvé l’ombre que je recherchais.

« J’ai trouvé un accès vers le monde des mortels. J’ai volé jusqu’à la lumière alors que mes pieds faisait tomber une pluie de sang sur les images mortes des fantômes trop peu morts et trop peu vivants. J’ai émergé d’un gouffre sans nom, me suis traînée au sol, sur de l’herbe verte, je ne savais pas ce qu’était de l’herbe, mais je savais que ce n’était pas dangereux, car je me suis endormie sur elle. Quand je me suis réveillée, c’est la lune qui m’a trouvée. Je respirais, je sentais des muscles dans mon corps, je sentais le vent frais sur ma peau. Ma robe n’avait pas brûlé l’herbe. Je ne me l’explique toujours pas. J’ai fui dans la forêt. Fui quoi ? Je ne sais plus. Depuis j’ai appris auprès des étoiles et de la lune, auprès des eaux, des roches et des vents. Je n’ai plus à fuir. Mais je ne peux pas retourner tu sais où. Ma place n’est plus là-bas, c’est sûr, maintenant. »

Tu tends à beaucoup parler ces derniers jours. Cela me convient ; je suis au bord du sommeil, même si ton récit m’a fait pleurer. Je te demande si tu n’as quand même pas essayé de retourner chercher l’âme que tu voulais sauver.

« Jamais, me réponds-tu. Je n’ai pas eu le temps de la trouver et je crois que de toute manière je ne l’aurais jamais trouvée. Je le sais désormais, c’est toi que je cherchais ; tu avais la même consistance que ces fantômes mais tu n’étais pas parmi eux. Il n’y a pas besoin d’un vestibule des lâches pour trouver des âmes perdues. Mais toi, toi, maintenant que tu es là, que tu es avec moi, jamais plus je ne te lâcherai. Cette vision du vide m’a tant fait tressaillir que je chasserai celui qui t’habite – et peut-être est-ce toi, qui, un jour, plongeras dans ce gouffre avec la main tendue. »

Tower dialogue

AUTOROUTES & RÉVERBÈRES

« Who’s there? »
« I am »
« Who? »
« The flame you dipped in cold water »
« How did it feel? »
« Like a comet passing by »
« How do you know this? »
« Shards and dust told me so »
« Fine »
« May I pass? »
« You may pass »

« Who’s gone? Who’s finished? Who’s not gonna help me? »
« The comet will visit you »
« Maybe »
« As your daughter’s alseep »
« As my daughter’s asleep »
« I must leave you now »
« I knew it before you did »
« Keep standing here and ask the night »
« I will »
« Look at the absent sky »
« I shall »
« Goodbye, watchman »
« Good night, passer-by »

Good night.

Voir l’article original

Fragment d’entretiens avec une sorcière #5

Décris-moi ta voix.

Tu m’observes. Dans ma bouche, l’impératif ne sonne pas comme un ordre. Jamais. Il sonne comme une supplication, dans le pire des cas ; dans le meilleur, comme une demande curieuse et même enjouée. Aujourd’hui c’est un mélange des deux. Je suis à bout de forces, malgré tous mes efforts pour agir au mieux, ou peut-être à cause de tous mes efforts pour agir au mieux. Je suis aphone, totalement. J’ai écrit, longuement, aux deux personnes qui m’écoutent – qui ont sans doute leur forêt, quelque part. J’ai pleuré. J’ai écrit et j’ai pleuré. Ainsi se résume la vie de ceux qui se savent déjà oubliés. Écrire, pleurer. Ne pas parler, soit qu’on ait la langue tranchée soit qu’on ait fait vœu de silence. Je continue à écrire avec toi. Je suis si mal… Je ne fais que jeter les premiers mots. La suite t’appartient, je vais t’écouter. Te lire.

« Décrire ma voix ? Pourquoi ne peux-tu simplement t’asseoir, là, sur le pas de ma porte, te laisser porter par elle ? Je vais fredonner des airs verts à mes parterres de fleurs, puis susurrer le son de la pluie entre mes dents pour arroser mes plants de pommes de terre. N’est-ce pas plus doux que d’entendre un lexique ? Je sais que tu en entends tous les jours, je le sais, tous les jours tu entends des lexiques. N’en as-tu pas assez ? »

Encore une fois, tu me prends au dépourvu. Je crois que je réponds que j’aime les lexiques. Les dictionnaires. Mais est-ce ce dont j’ai besoin à cet instant ? J’ai envie de les brûler, de brûler les mots, et l’instant d’après, de serrer les pages enflammées contre ma poitrine. Tu remarques mon trouble. Tu le remarques parce que ma poitrine commence à fumer et que tu dois étouffer ce feu qui naît. Deux de tes doigts se portent à tes lèvres, s’y pressent ; elles frémissent ; je n’entends rien, et ne lis rien. La fumée va endormir tes abeilles, dans leurs ruches, au loin. Je respire. Ma gorge se dénoue quelque peu sous l’effet du miel que j’y sens, soudain, couler. Tu me surprendras toujours.

« Crois-tu, de toute manière, que je sois capable de décrire ma voix ? Cesse de te torturer. Personne ne peut décrire sa voix. Celui qui y parvient serait le mage suprême ou le poète suprême. Mais s’il y arrive, alors immédiatement, il retomberait tout bas, en douceur, comme du coton, comme des graines de pissenlit, mais il retomberait, privé de ses pouvoirs, et de tous ses apprêts. A la limite peut-être peut-on décrire la voix d’un autre. Penses-tu que tu saurais décrire la mienne ? »

Pas maintenant, je soupire, pas maintenant. Je ressens ta voix, je la comprends et je sais que c’est faux, mais je la ressens. Tu es un écho qui vibre dans ma trachée trouée. Je ressens mais ne peux parler. Je ressens et ne sais pas écrire. Je suis jeune, j’écris fort mal, encore, et je ne rends pas grâce à nos échanges, on y sent surtout la mort.

« Essaie. Si tu ne commences pas maintenant, tu n’y parviendras jamais. »

J’ai réfléchi plusieurs minutes. Et je me rends compte que ta voix est indéfinissable. Elle n’est pas indicible – elle est insaisissable. Sauf pour… Sauf pour ceux qui sont prêts à chuter. Dois-je passer par la comparaison ? Je crois que je vois ce qu’est ta voix. Il y a longtemps, et peut-être même en dehors du temps pour certains d’entre eux, des poètes ont chanté. Des saillies d’une époque enterrée. Des compresses sur mes plaies ouvertes. Un écho… un écho. Ne viens-je pas de te définir comme un écho ? J’ai déjà oublié, mais eux, je ne les ai pas oubliés. Les champs et les vents, les armes et les femmes, les héros et les dieux. Les arbres et les cours d’eau, le miel et les abeilles – ceux qui manquent – les amants et les viols, les césures, les temps faibles et les temps forts. Les fragments. C’est tout. Et c’est toi – ta voix. C’est ce peu de mots, c’est cet envoûtement lointain, c’est cette colère et cet amour, si puissants parce qu’ils ne viennent plus de rien. C’est ce qui survit tout en n’étant plus rien. C’est ce qui s’impose sans pour autant exister.

C’est la magie que l’on mord à pleines dents. La magie qui, libérée de sa gangue de siècles, nous ressource et nous apaise.

Suffocation

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

A ragged gray shroud

In her shaking hand a torch

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she weeps

A shiver goes down the trees

She puts her head

Into your pond

She can’t breathe but her tears

– what tears ? Under water

Life doesn’t exist.

*

She prays

Does she?

She screams

She’s rotting

And the gods don’t answer

– don’t believe her

She thinks.

– Does she ? Under water

At least

Lies the calming void.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if

She killed someone or if

Someone killed her.

It wonders if she is a ghost

And she does, too.

*

She

Is lost

And yet tomorrow

She

Will act tough

And try to make peace with the gods

For she is a priestress

Pressured into showing faith

And hopes

And she can’t

She can’t fail

And is sure

She fails and lies

Every day

*

She

Who is she ?

Perhaps you know

Better than her

Who she is.

But look at you

Voiceless

Formless

Nymph

You can’t save her if you can’t save yourself !

*

She comes every night

And weeps

Or laughs

Like a maniac.

*

She wears

Nothing but her fears

In her shaking hand a voice

Has you crying

Every night

*

She comes

And calls – what

What for ?

She rubs her knees on

The bloody soil

*

The nights she laughs

The wolves themselves

Stop biting you

And cry.

She holds onto her faith

– holds a knife

And threatens

The weeper one.

*

She doesn’t pray

Does she ?

A god speaks

Through her

The other is silenced

As you are

As the forest is

The divine void

Takes over everything.

*

The bloody soil

You hear it

It wonders if she bleeds or if

It is the other who bleeds.

It wonders if she is a ghost or if

It is the other who is

And she doesn’t wonder

She now stands

Fiercely

On her own – are you sure ? – body.

*

She –

*

No – don’t

Approach !

A soul is drowning in

Your pond, all crumpled

No – don’t

Approach !

The priestress she was

Poisoned !

Look at the bloody soil –

It is all dead now.

*

She

Who is she ?

You ask – you

Ask ?

*

You talk – to say

What ? No

I will remain.

You have – a form ?

Is it a

Metamorphose ?

No

You say

– You say ?

It is merely you

Coming back from the cold

Filling with warmth the void

Wearing a saxifrage robe.

*

How can it be ?

How can it be ?

*

Now you both lie

On the bloody soil

From which you made roses

Grow.

She is

Unconscious

– Do you know she could be

The weeper

Or the screamer

Once awake ?

*

Do not

Chase me.

You are an imbecile

And have always been.

No – I am not

A god

– No, please, don’t

Kill me.

I shall remain silent

No – I am not

What she called

– No, please, don’t

Kill me.

*

Kill me

I understood.

Speak, nymph : I shall die.

*

You, ominous voice

Had nearly murdered us

Every night

Every day

By telling a story

We didn’t want to belong to.

We

Fought – or we

Didn’t

And in both cases, it was

Our fault.

*

She wept or laughed

I stood voiceless and formless

And you implied

We were

Weak or

Mad.

*

Look, she is awake :

She is herself

Nor a fool nor desperate

Both a fool and desperate

And for that, she is

Stronger than you.

*

Look, I am speaking :

I am myself

Nor a dead nor worthless

Both a dead and worthless

And for that, I am

Stronger than you.

*

The one who doesn’t exist

Is you.

*

Now, die.

*

She will come

And weep

Or laugh

Like a maniac

*

If she so desires

*

And I will listen

And cry

And hold her tight

*

If she so desires

*

She will come

And call – what

What for ?

The answer

Doesn’t matter

It might lie

On the grass

Or not

– Grass I will happily

Share

*

If she so desires.

« Greece within »

Pour le plaisir (et pour le partager), j’ai traduit en anglais un petit article de Philippe Jaccottet intitulé « La Grèce intérieure »! Je le partage aussi ici. Jaccottet explique comment la Grèce antique vit encore même lorsqu’on n’en a pas une connaissance pointue. (Et heureusement qu’elle vit encore même sans connaissance pointue…)

« I have never been to Greece, and it is not what matters (like someone fears to go to the cinema to watch a book they really liked getting disfigured by concessions, I would fear too much the lies of tourism, the perceptual mistakes caused by trips taken too fast) ; but I understand better and better, even if I have almost lost all touch with the Greek language and works, that this loss of touch is but an appearance, and that in reality, when the gift of a world like this one has been given to us by such passionate masters as the ones I had the chance to meet, it goes down so deeply in us that our life, henceforth, finds itself enlightened forever. This language we studied with more or less trouble, these books we understood more or less clearly, these statues, these temples more imagined than actually seen, do not form at all anymore, after a certain amount of years, what we call a « knowledge base », that is to say a burden of knowledge. Perhaps we do not know really well anymore what Plato or Aeschylus said, but this entire world (that is the beginning of so many things) became light, lighting guidance, reminder of the perfection Man can achieve once he has discovered his true measure.

And I also understand now that if I loved so much these provençal landscapes which bear the mark of the Mediterranean Sea even when more than one hundred kilometers separate them from it, it is because what moved me, spoke to me in them with such strength and perseverance, was, even before I suspected it, a kind of voice similar to that of Greece. It is not necessary for remains (altars, temples, statues) of this world to stand here (although there are some of them as well, through the Romans’ heritage) ; for the strength which had them erected in Greece twenty-five centuries ago mysteriously continues to be present in this other land nowadays ; it is only more hidden. I think, for example, that Cézanne’s landscapes give a fairer and more powerful idea of what the (inner) light of Greece can be than all of those Renaissance works, so beautiful nonetheless, in which the painter, so he would cling to Antiquity, multiplicated the nymphs, the gods, though the Aixois painter’s landscapes only picture trees, skies and rocks. Thus poetry, nowadays, can exhume from the soil itself something that is more alive than all the remains : a kind of spirit, of breath, of call that says the mind’s light is extinguished in no way, and that at the moment when there is no temple to host the gods anymore, it does not mean the Divine itself is destroyed : perhaps even that makes It more purely present. At least this is the dream that has been haunting me for a long time under the holm oaks and the pines. »

 

Interstices

Dans le feu de paille métallique tiède et moite, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas les flammes, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un vent vaciller, une tache noire dans un œil, une bouche fermée. Elle – regarde : elle n’est pas. Une odeur, peut-être – de la verveine et de la menthe parmi les relents de cigarette.

(Il n’y avait pas d’ombre en ce jour. La place était offerte, entière, aux rêves d’hier et d’avant-hier et de toujours.)

Au cœur des lampadaires se trouve un éclair de glace. L’ampoule ne lui fait pas grâce – du moins est-ce ce qu’il croit, la prenant pour une lâche, elle qui canalise sa crudité. Ce qu’il ignore, c’est que cela est de peu de durée : en bas, à son pied, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas la lumière roide, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un clignement obscur faire obscurité, une étoile déjà morte, une lune fanée. Elle – regarde : elle n’est pas. Un frôlement, peut-être – de la force et des craquèlements parmi les épaules en fête.

(Il n’y avait pas d’ombre en cette nuit. Il n’y avait plus de place offerte, entière, il n’y avait plus qu’oubli.)

Parmi les tourbillons d’oppression, les idées, oisillons, brisent des crânes de plastique en fusion, ou, quelque part, deviennent un petit maillon. – Puisse la brume qui sait de quoi emplir ses poumons de neige ! En patientant, le béton se désagrège ; cela est bon. Car sur les fêlures, elle se tient droite ; elle a bougé. Elle ne regarde pas un trottoir vivre de passages, ni n’entend les moteurs ni ne sent les fumées. Elle regarde – un soupir d’asphalte fendillé, un feu rouge laissé pour noir, une flaque d’huile irisée. Elle – regarde : elle n’est pas. Un esprit, peut-être – un flambeau ou un torrent sec parmi les têtes muettes.

(Il n’y avait toujours pas d’ombre en ce moment. Le temps lui-même avait fui pour renouveler son sang.)

Elle.

Elle court immobile charriant du béton dans ses veines. Elle court immobile électrique sous les lampadaires sans haine. Elle court immobile silencieuse un feu brûlant l’entourant. Elle – cours : le temps revient. Nous reviendrons demain pour admirés ne voir rien – je crois.

Elle – rentre, ou reste chez elle dans le froid.

(Il y avait une ombre : la sienne. Le temps taira l’instant où elle jaillit. Elle ne voulait pas apparaître – parfois, cela arrivait, comme le vent mauvais.)