Décris-moi ta voix.

Tu m’observes. Dans ma bouche, l’impératif ne sonne pas comme un ordre. Jamais. Il sonne comme une supplication, dans le pire des cas ; dans le meilleur, comme une demande curieuse et même enjouée. Aujourd’hui c’est un mélange des deux. Je suis à bout de forces, malgré tous mes efforts pour agir au mieux, ou peut-être à cause de tous mes efforts pour agir au mieux. Je suis aphone, totalement. J’ai écrit, longuement, aux deux personnes qui m’écoutent – qui ont sans doute leur forêt, quelque part. J’ai pleuré. J’ai écrit et j’ai pleuré. Ainsi se résume la vie de ceux qui se savent déjà oubliés. Écrire, pleurer. Ne pas parler, soit qu’on ait la langue tranchée soit qu’on ait fait vœu de silence. Je continue à écrire avec toi. Je suis si mal… Je ne fais que jeter les premiers mots. La suite t’appartient, je vais t’écouter. Te lire.

« Décrire ma voix ? Pourquoi ne peux-tu simplement t’asseoir, là, sur le pas de ma porte, te laisser porter par elle ? Je vais fredonner des airs verts à mes parterres de fleurs, puis susurrer le son de la pluie entre mes dents pour arroser mes plants de pommes de terre. N’est-ce pas plus doux que d’entendre un lexique ? Je sais que tu en entends tous les jours, je le sais, tous les jours tu entends des lexiques. N’en as-tu pas assez ? »

Encore une fois, tu me prends au dépourvu. Je crois que je réponds que j’aime les lexiques. Les dictionnaires. Mais est-ce ce dont j’ai besoin à cet instant ? J’ai envie de les brûler, de brûler les mots, et l’instant d’après, de serrer les pages enflammées contre ma poitrine. Tu remarques mon trouble. Tu le remarques parce que ma poitrine commence à fumer et que tu dois étouffer ce feu qui naît. Deux de tes doigts se portent à tes lèvres, s’y pressent ; elles frémissent ; je n’entends rien, et ne lis rien. La fumée va endormir tes abeilles, dans leurs ruches, au loin. Je respire. Ma gorge se dénoue quelque peu sous l’effet du miel que j’y sens, soudain, couler. Tu me surprendras toujours.

« Crois-tu, de toute manière, que je sois capable de décrire ma voix ? Cesse de te torturer. Personne ne peut décrire sa voix. Celui qui y parvient serait le mage suprême ou le poète suprême. Mais s’il y arrive, alors immédiatement, il retomberait tout bas, en douceur, comme du coton, comme des graines de pissenlit, mais il retomberait, privé de ses pouvoirs, et de tous ses apprêts. A la limite peut-être peut-on décrire la voix d’un autre. Penses-tu que tu saurais décrire la mienne ? »

Pas maintenant, je soupire, pas maintenant. Je ressens ta voix, je la comprends et je sais que c’est faux, mais je la ressens. Tu es un écho qui vibre dans ma trachée trouée. Je ressens mais ne peux parler. Je ressens et ne sais pas écrire. Je suis jeune, j’écris fort mal, encore, et je ne rends pas grâce à nos échanges, on y sent surtout la mort.

« Essaie. Si tu ne commences pas maintenant, tu n’y parviendras jamais. »

J’ai réfléchi plusieurs minutes. Et je me rends compte que ta voix est indéfinissable. Elle n’est pas indicible – elle est insaisissable. Sauf pour… Sauf pour ceux qui sont prêts à chuter. Dois-je passer par la comparaison ? Je crois que je vois ce qu’est ta voix. Il y a longtemps, et peut-être même en dehors du temps pour certains d’entre eux, des poètes ont chanté. Des saillies d’une époque enterrée. Des compresses sur mes plaies ouvertes. Un écho… un écho. Ne viens-je pas de te définir comme un écho ? J’ai déjà oublié, mais eux, je ne les ai pas oubliés. Les champs et les vents, les armes et les femmes, les héros et les dieux. Les arbres et les cours d’eau, le miel et les abeilles – ceux qui manquent – les amants et les viols, les césures, les temps faibles et les temps forts. Les fragments. C’est tout. Et c’est toi – ta voix. C’est ce peu de mots, c’est cet envoûtement lointain, c’est cette colère et cet amour, si puissants parce qu’ils ne viennent plus de rien. C’est ce qui survit tout en n’étant plus rien. C’est ce qui s’impose sans pour autant exister.

C’est la magie que l’on mord à pleines dents. La magie qui, libérée de sa gangue de siècles, nous ressource et nous apaise.

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