(Ecrit le 21 mars 2019 entre deux exposés, je ne sais pas si cela fait beaucoup sens)

Je ne veux pas non plus disparaître dans l’écriture. Je veux trouver ma propre voiX. Je ne veux pas du « style masculin » ni du « style féminin » – pourquoi existent-ils ? Ou plutôt comment se fait-il qu’ils existent ? Je le sais bien, Virginia Woolf explique bien pourquoi cette différence est visible. Ces deux styles, je ne veux pas avoir à en tenir compte, je ne veux pas me placer en porte-à-faux de l’un ou de l’autre – je veux écrire.

Mais est-ce que, inconsciemment, j’ai intériorisé leurs codes ? (Née femme, est-ce que j’écris « à la manière des premières femmes écrivains » – que je vais décrire juste après – puisque j’en suis en quelque sorte encore au premier stade de mon parcours dans l’écriture ? Vivant dans une société patriarcale, est-ce que j’essaie de copier « la manière des hommes » pour essayer d’y trouver une place ?) Est-ce que je transpose ma vie dans l’un de ces styles, dans un mélange de ces styles ? Virginia Woolf dit que lorsque les femmes ont commencé à écrire, elles laissaient déborder leurs passions, leurs colères, parfois sans s’en rendre compte, parfois avec une rage lucide. Est-ce un mal ? Est-ce que cela empêche véritablement d’atteindre le génie littéraire (du moins dans cette société où les passions des femmes sont vues comme un dérèglement), comme écrit dans Une chambre à soi ? Jane Austen, qui a simplement parlé, qui s’est effacée tout en étant présente par le simple fait de pouvoir parler de tout – sauf d’elle-même – est l’exemple de littérature parfaite de Virginia Woolf, avec son homologue masculin Shakespeare. En opposition au « style féminin imparfait« , celui des hommes : direct, factuel, reconnaissable. Ils ne parlent pas d’eux – pas avec la colère féminine. Ils parlent d’eux, et montrent leurs mots, avec un style ronflant.

Je suis sûre que je parle « de moi », que je m’exprime – car je ne l’ai jamais pu avant -, même sans parler directement de mes problèmes, car je ne le peux pas autrement, pas autrement que par l’écrit, comme ces premières femmes qui ont écrit. Et en même temps, j’essaie de suivre, sans doute, les codes masculins, car mon imaginaire s’est formé autour de nombreux auteurs hommes. Tout est inconscient, encore une fois. C’est une culture.

Comment simplement écrire ? Comme être soi sans exprimer que l’on est soi, comme l’on fait Shakespeare et Jane Austen ?  Il n’est pas question d’une poétique de l’effacement dans leur cas. Il n’y a pas d’effacement : ils ne sont simplement pas là, et leur absence les rend plus saillants – il ne reste que leur manière de s’approprier le monde et cela en dit beaucoup sur eux. Trace leurs ombres. Des fantômes qui brillent au soleil. Sont-ils des modèles à suivre, la seule voie pour atteindre la « perfection » littéraire ? Je ne sais pas. Mais supposons que je veuille atteindre l’état qu’ils ont eux-mêmes atteints. Déjà il y a un problème : ils n’ont pas voulu atteindre cet état, cette absence-présence. Ils ont été cet état, naturellement. Mais mettons cela de côté.

Pour être comme eux, toujours en suivant Une chambre à soi, il faudrait être libéré de toute responsabilité, oppression, avoir un endroit pour écrire – privé, ou, au minimum, comme pour Jane Austen, où l’on peut dissimuler ses écrits – et ne pas subir le jugement d’autrui à propos de la vie que l’on mène (et non pas à propos des écrits en eux-mêmes, même si pour les femmes, cette critique existe). Mais peut-on toujours libre de tout ? Même pour Shakespeare, n’y a-t-il pas eu de malheurs qui seraient venus briser ce schéma parfait et hypothétique ?

*

« La colère en héritage… » (Wajdi Mouawad)

Faudrait-il être en paix, quand on est une femme surtout, alors, avec ce qui nous est arrivé, ce qui est arrivé aux voix féminines tues du passé, avec ce qui nous arrive, pour pouvoir écrire une œuvre expurgée, non de toute passion (car une œuvre est remplie de passions), mais de nos passions ?

Le travail à faire serait donc intérieur. Il n’y a pas de clé pour trouver l’apaisement ; il se travaille, c’est tout. Et pour cela, peu importe, je pense, de devoir passer par les styles « féminins ou masculins » : on expérimente tout, il faut tâtonner.

Mais je reviens à ma question : veux-je vraiment ne laisser aucune trace de Moi en tant qu’être qui a ressenti ? Est-ce que je – moi, et n’importe qui – ne mérite pas de laisser éclater ma colère ? Éclater ma joie ? Pourquoi faudrait-il effacer ce qui nous a construit ? Pour atteindre une certaine perfection ? Pour plaire à un public ? Une partie de moi à envie de ne pas suivre cela, car n’écrit-on pas ce que l’on désire écrire ? Une partie de moi veut suivre cela, avec cette impression que je pourrais dépasser ce que je suis – ou le devenir peut-être davantage.

Peut-être est-il aussi possible, dans l’apaisement ( ou dans la rage, qui aveugle et donc apaise) de pouvoir parler de soi avec la clarté du vent, de faire de son expérience une expérience, avec la même intensité, qui dirait davantage sur nous que notre expérience. Le Je – mais serait-ce alors encore Moi ? – pourrait se dire, brûler, pleurer – même dans un texte où il n’apparaîtrait pas – en sachant lui-même qu’il est cet extérieur, cet autre lui-même qu’il est en train de composer.

 

Une réflexion sur “Sur ma lecture D’Une chambre à soi de Virginia Woolf

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