L’épitaphe

(Ce texte a été écrit pour le concours CROUS de la nouvelle 2019 sur le thème “Révolution”. Maintenant que les résultats sont publiés et que je n‘ai rien remporté, je peux publier ce texte sans rien risquer!)

*

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils m’ont donné une tombe. Ils m’ont plantée dans l’existence. Ils ont réussi. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient, et pourtant je me suis soulevée.

Cette terre, la mienne, noire et noyée, fut vaincue dans l’obscurité – elle avait tiré l’épée. Il n’y avait plus de soleil ; il était dissimulé par les esprits et les armées. Cette terre fut vaincue,  vaincue par moi. J’ai râclé de mes ongles la terre avec laquelle ils voulaient m’enterrer. J’ai surgi des forêts, en haillons, j’ai brûlé des fermes, des plaines et dix mille fanions.

Ils criaient « Révolution ! » et je n’ai pas compris – et « Révolution ! » ne vint pas dans ma bouche, mais remplaça ma vie. – Je me suis vengée. J’ai volé l’épée dont j’avais la gorge obstruée.

Ils ont entravé le temps – je l’ai brisé, et j’en ai dispersé les fragments. La surprise s’est lue dans mes yeux meurtris. Je tremblais, je pleurais. Ils avaient tout perdu, ils pensaient tout détruire, ils pensaient pouvoir tout reformer. J’ai tout perdu, la musique, les nuages, le ciel bleu. J’ai tout perdu, la lumière, les rivières, les bruyères et toi nue dans les rivières et les bruyères. Je croyais avoir perdu mon nom. Mais ils l’ont écrit sur cette tombe.

J’ai tué des monstres. Je suis un monstre et je n’ai même plus de semblables.

Ne reste plus que toi, debout, chancelante, couverte de sang, seule sur une terre noircie, silencieuse, comme morte. Je sais que tu t’es débarrassée des derniers – ceux qui m’ont dressé une tombe, et gravé une épitaphe enragée. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Ce qui m’attendait et ce qui t’attendait. Moi, je le savais. J’ai voulu tant et tant te détourner, t’aveugler avec l’éclat de mon épée ! Mais tu es là, et tu ne penses pas aux morts dans le puits, aux panses ouvertes, aux balles tirées en riant, aux pièces d’or dérobées dans les poches des morts, au fils qui tue la mère, à la mère qui maudit le fils – tu penses à nos draps, à nos parfums mêlés, à nos discours, à nos rires, aux levers du jour. C’était quand le temps existait encore.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

Ils ont su le recréer avec cette tombe et cette épitaphe. Je laisse une trace de mon passage. Je n’ignorais pas qu’ils le feraient. Je voyais l’avenir depuis les plus étroites rues et les recoins des palais. Personne ne me croyait. Moi-même je m’ignorais. Le temps n’était pas encore mort que je m’en passais déjà : pourquoi me serais-je écoutée si rien n’en devait ressortir un jour, rien de bon, rien de mauvais ? Je voulais frapper. Je voulais pleurer. Je voulais qu’ils me frappent. Je voulais qu’ils pleurent. Je savais qu’une tombe m’attendait. Je n’avais pas le temps – je le brisais et dispersais ses fragments – de songer à de futurs regrets. J’étais une corde tendue entre le ciel et les enfers. Je me suis usée, et tu t’es brûlé les mains, puis le corps entier, à essayer de ne pas me lâcher.

Tu le savais, n’est-ce pas ? Tout cela, tout ce que tu souffrirais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps ».

C’était ce que tu disais. Calmement. Consciemment. Tu savais. Tu savais que je m’ignorais.

« Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps. »

C’était une promesse plus qu’une vérité. N’est-ce pas ?

Je connaissais l’erreur que, chaque jour, je commettais. J’ai recherché les couteaux sur mes veines, j’ai recherché les tisons sur ma peau, j’ai recherché les balles dans mes poumons, j’ai recherché ce poumon percé, j’ai recherché le sang qui m’étoufferait, tant que ce n’était plus par l’épée, je voulais étouffer ; j’ai recherché les drogues, j’ai recherché les vomissures toutes les nuits, j’ai recherché un homme prêt à me poignarder, j’ai recherché l’horreur, j’ai recherché l’enfant à tuer, j’ai recherché la compagnie des corbeaux. J’ai recherché le chaos. Rien ne devait rester, rien. Jamais je n’ai stoppé. Jamais je ne me suis reposée. Tu appelais mon nom, la nuit, quand j’allais démanteler même des ruines. Rien ne devait rester, rien. J’appelais ton nom, chaque nuit, pour mieux le fuir, l’exhorter à partir, l’exhorter à m’étreindre. Mais rien ne se produisait. Tu restais, je tuais. Je ne sais trop comment, je restais en vie – sans doute parce que le temps n’avait plus prise sur moi. Je restais en vie alors que je cherchais à me désintégrer.

J’ai vécu ma haine. J’ai haï. Je ne sais même plus si je hais encore. Peut-être, peut-être, mais plus comme au départ, quand ils m’ont arraché mon écharpe, ma chemise et ma cuillère en bois. J’ai fait ma révolution. Ma révolution souillée. Maintenant c’en est assez. Ce monde n’est plus. Le temps n’est plus. Le cycle, je crois que je l’ai terminé. J’ai tout pris. J’ai tout emporté. Le cycle : la violence, la colère. Rien ne reste, rien – tout peut recommencer. Ailleurs. L’apaisement doit venir. Non. Il ne peut plus venir s’il n’y a plus de temps. Mais il se tient là. Il attend. Il est toujours là, avec ou sans temps. Il est tout étouffé, c’est tout, étouffé par la même épée que celle dont je me suis libérée. Il ne tente rien. Ce n’est pas dans sa nature. Il a toujours besoin d’une main, d’une épée et de balles pour se libérer. Par ma main, il est libre. Qu’il chasse le sang de la terre noire. J’aime la cendre et c’est tout ce qu’il reste. Qu’il en fasse ce qu’il veut. Rien n’a besoin de se reconstruire. Il suffit se tenir debout. De garder l’équilibre. Reconstruire est une action – or l’action, c’était la révolution. Il n’y a plus d’actions. La révolution en a libéré la terre. Il n’y a pas à reconstruire ; attends, laisse la vie respirer. Avant, quand il y avait du temps, ce temps gâté, ce n’était pas la vie.

Ce n’est que morte que l’épuisement me prend. J’ai brandi fièrement mon erreur. Il faut, il faut, maintenant, de nouveau, que la lune agite l’écume, que le soleil assèche le sel. L’apaisement ne part pas. Il est toujours là. Mais, la nature en marche, il est sublime. Plus sublime que nos épées fines. Dépourvu de briques, de routes et de villes, il respire. Il s’étend. Dépourvu d’hommes, il – c’est vrai, ils sont tous exposés, sur une plaine, la panse ouverte tournée vers le ciel. Mon erreur – était-ce une erreur ? J’ai tué sans aucune autre raison que j’étais brisée. J’ai tué. J’ai brisé. J’ai tué. Pourtant, tu es toujours là, toi. Tu étais trop bonne, et je t’ai transformée. Non, ce n’est pas vrai, si je t’avais transformée nous nous serions entretuées, ou j’aurais senti le besoin de t’assassiner. Tu es restée la même, immuable, tu es la paix, tu as accepté de m’observer, toi aussi tu attends patiemment, et tu m’aimes, et je ne te mérite pas. Tu es toujours là, toi, debout, je me suis trompée, tu es bien vivante, sans le temps, avec ton temps, seule avec ton existence. Mon erreur a laissé vivre le seul être qui méritait qu’on lui accole ce verbe – vivre. Mon erreur – était-ce une erreur ?

Ce sang qui te recouvre, il est différent de celui qui me recouvrait. Je me suis vengée de l’univers, je me suis vengée de mon existence, de tous les hommes, de personne. Tu t’es vengée, tu as tué ces derniers hommes, parce qu’ils ont essayé de rebâtir le temps. De redevenir ce qu’ils étaient avant – car c’est là que leur choix aurait mené. Ils n’auraient rien recommencé. Le cycle… Je ne veux pas y penser. Et tu t’es vengée parce que tu m’aimais. Ta vengeance est intemporelle. Elle se perd parmi toutes les autres, parmi surtout toutes celles que j’ai accomplies. Tout le monde a tué un homme – par une parole, ou par une épée. C’est ainsi. Il n’y a pas de pardon mais il y a l’apaisement. Ma vengeance – elle est hors du temps à sa manière aussi. Ma révolution a détruit le cercle de la révolution. Ta révolution a été de me suivre hors du cercle – et de me permettre de rester à l’extérieur. Le résultat n’est pas une action, mais un souffle : tu vas pouvoir revivre, où tu veux, il n’y a plus de temps, et je le dis, il n’y a plus de lieux.

Tu peux partir désormais. Efface cette épitaphe, fais chuter cette pierre tombale. Attends la pluie, puis va-t’en. Le Néant n’a pas à exister. En le détruisant, en me détruisant, tout pourra enfin, enfin recommencer.

Quand tu auras passé la mer, après avoir vogué sur des eaux bleues, tu cesseras d’être triste, et ce sera pour te réchauffer que tu te blottiras auprès des feux.

Après cela je ne vois plus rien – sans doute tu viens de renverser la pierre à mon nom. Pas d’épitaphe pour ceux qui ont tué le temps – et mon temps ici prend finalement fin. Le temps – enfin, il disparaît totalement. Dans un dernier geste de révolte, ils l’ont cautérisé, dans un dernier geste de révolte, tu l’as effacé. Parfois, il vaut mieux tout oublier. Tout oublier dans un dernier geste de révolte.

Non. Il reste un dernier geste, un dernier. Jeter cette épée. Les étoiles pourront te remercier. Tu as pleuré. Vas-tu encore pleurer ? Pleures-tu encore ? Tu le peux bien après que je t’ai tant brûlée. Tu m’as suivie. Tu as appris. Tu ne copieras pas l’erreur. Tu peux me laisser. – Je sais que cela, tu ne le feras pas. Non que je l’aie prophétisé – je sais simplement que tu m’as aimée. Le Néant ne peut te stopper. Oublie ma réalité. Tu désires me revoir – impossible – alors voici ce que tu dois savoir.

Je ne suis ni aux enfers ni au ciel – je ne suis nulle part. Ne viens me rechercher que dans tes rêves, le soir.

Claire mort

Dans sa cabane de bois et dans ses os grinçants, elle entendait la rivière frémissante. Toujours la chair se maintenait sur ses os comme de la mousse sur du bois vermoulu. Os et et chair, os et chair, doigts et articulations dénudés, blanchis. Un os de seiche tiré de la mer lointaine, lui au moins, brillait, posé près des ustensiles.

A la lumière d’une bougie verte s’accomplissait le plus petit des sacrifices. Ici pas de sang mortel à verser ; la sève des pins et l’ichor divin – cadeau ancien –, beaucoup plus apparentés qu’on ne l’imagine, sont répandus en une unique goutte sur un pétale de jacinthe et un morceau de chair corrompue, tiré de son cou. Placés dans un pochon noir sans âge, ces ingrédients sont plongés dans la rivière frémissante jusqu’à toucher le plus lisse des galets blancs. Elle recouvre ensuite le pochon d’une hématite purifiée et laisse l’eau agir le temps que dix biches viennent s’abreuver en un point plus élevé de la rivière. De ses orbites vides, devenus lumineux de mort grâce à une incantation magique, elle observe le ciel qui autrefois lui fut favorable. Puis elle pénètre dans les sous-bois avant que sa chair, trop exposée au soleil, ne commence à pourrir.

D’une voix qui rappelle du granit érodé, elle entonne des incantations. La terre qui meurt sous ses pas revit, l’arbre qu’elle rend malade en en extrayant la sève reverdit, les animaux qui s’enfuient à son odeur de pestiférée retournent à leurs terriers. Elle peint des pierres qui s’enflamment, elle noircit des racines, sa mâchoire suitant de la sanie jamais ne cesse de mordre l’air, jusqu’à ce que l’une des pierres lui résiste et qu’elle la morde, la morde jusqu’à retrouver sa stabilité cadavérique. Sa main alors se tend vers une aiguille de pin, la plus fine, la plus verte, et la cueille avec soin. Ses yeux lumineux, lorsqu’elle se retourne, lui font savoir que dix biches ont lapé l’eau claire. Alors, avec ses pieds nus, avec son corps maintenu droit par la magie obscure, elle court, rapide comme une déesse, et peu à peu devient une ombre consistante qui soulève la poussière. Dans l’éclair noir qu’elle est devenue, on distingue l’aiguille de pin, immobile, protégée, véritable trésor précieux, dont l’odeur est démultipliée.

Redevenue elle-même près de la rivière, elle hume l’air qu’elle ne sent plus, elle plonge sa main dans l’eau et voit la vie glisser entre ses os, elle retire l’hématite purifiée qui demain corrompue se brisera, et récupère le pochon noir. Le galet blanc s’est grisé. Elle marche sur de la menthe en revenant sur le sentier.

Une côte attend sur une table, près des ustensiles, dans la cabane. Un trou y a été pratiqué à des heures où seul le feu illumine la cheminée inutile. D’un geste, elle saisit l’aiguille, qu’elle avait glissée dans sa poitrine aplatie, au plus près de son âme. Le pochon s’ouvre tout seul, le mélange humide s’élève au-dessus de la flamme verte, laisse tomber une goutte, et mouche la mèche. La fumée qui s’élève crépite et décrit des signes qui lui sont murmurés. Elle dépose le pétale nimbé d’eau pure, de sève et d’ichor sur la pointe de l’aiguille de pin, et l’enfonce délicatement dans le minuscule accès ouvert dans la côte.

L’os de seiche frotte la côte. Tout est refermé. Elle se lève, la côte en main, et va s’asseoir à l’extérieur, à même le sol, dans un semblant de jardin, au milieu des fleurs et des pierres.

D’un geste assuré, elle arrache la chair de sa poitrine et mime un soupir. Elle la portait comme un bandage trop serré. Près d’elle, des saxifrages poussent dans les interstices du muret. En les regardant, elle enfonce la côte à sa place, murmure une parole rappelant une pluie d’or, puis une autre rappelant un éclair cramoisi, et la côte, soudain, est ressoudée, et la chair, remise en place avec habileté.

Son dos alors s’affaisse contre le muret, sa colonne vertébrale rejoint les zébrures du mur, et soudain le soleil lui paraît supportable. De sa chair noire et de ses os blanchis naissent des saxifrages mauves et rouges aux petites feuilles verdoyantes. La sève et l’ichor coulent dans ses os comme la rivière frémissante court dans son lit creusé. Elle sent la terre et le ciel, elle prie les feuilles et les cours d’eau, avant d’éteindre la lumière de ses yeux, qui la nuit venue lui seront des fanaux.

Ainsi se déroulait son rituel. Après cela, elle laissait flamboyer ses yeux luminescents, et, dans ce qui pouvait le plus se rapprocher d’un sourire, elle tournait la tête vers sa tombe, au nom depuis longtemps effacé par le temps, elle lisait la cause de ce qui l’avait plongée sous la terre, elle lisait l’épitaphe dont elle ignorait l’auteur, elle lisait. Après n’avoir fait qu’une avec la terre et les plantes, elle rentrait, bien plus en vie que tous ceux qui, du village voisin, l’observaient.

Elle n’était pas, pour eux, un miracle, elle était une sorcière. Mais un bûcher n’aurait pas pu l’arrêter. Elle était faite de flammes, d’eau claire, de sève et de parcelles de divinité. Toujours, le vent reviendrait la porter près de sa cabane, et toujours, elle renaîtrait.

Fragment d’entretiens avec une sorcière #7

« Tu m’as l’air au bord de l’explosion. »

Je viens d’apparaître, au bord du lac, et l’eau se remue en bulles agitées, en laissant échapper de la vapeur. J’aime la précaution de ton choix de mots. Mais je ne peux pas mentir, ici. Je n’ai pas l’énergie de marcher jusqu’à ta cabane. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour venir. Je te vois faire un signe dans l’air, et soudain le vent nous porte, il nous fait remonter jusque chez toi comme des feuilles mortes qui volent dans les bois.

« C’est bientôt le printemps, tu sais. Je n’aime pas dérégler le rythme des saisons. »

Je ne dis rien. Aujourd’hui je songe à Dante, au vestibule des lâches qui ouvre l’Enfer. Mais ce n’est pas l’Enfer. C’est le lieu des âmes perdues. Celles qui n’ont pas pris position. Qui ne méritent ni l’Enfer ni le Paradis. Quand j’ai lu ces vers pour la première fois, j’ai songé qu’il n’était même pas la peine que je poursuive ma lecture : voilà, voilà, c’est un sort pire que l’Enfer, être condamné à errer dans la misère pour n’avoir été ni bonnes ni mauvaises. Ce n’est même pas une condamnation. C’est un oubli. C’est tout. Un oubli. Un cri qui se perd dans le vide. Pas même un démon pour en rire. Un cri perdu.

« J’y ai été. »

Mon regard croise le tien alors que tu me tends un bol de gruau. Je n’ai pas faim. J’ai du mal à me concentrer.

« J’ai été en Enfer. J’ai été dans le vestibule des lâches. Dans cet ordre. J’ai croisé le cœur de glace, j’ai croisé des monstres et des horreurs, j’ai croisé des hommes qui vénéraient d’autres dieux. Je suis peut-être née en Enfer. A toi de me le dire. Mais j’ai été en Enfer. C’est de là que vient cette robe de braises. J’ai mordu des pierres ardentes. J’ai tué des morts. Des morts m’ont tuée. Et toujours je reparaissais. Le premier sort que j’ai lancé, je l’ai lancé pour extraire de ma gorge la terreur qui l’obstruait. Si tu savais comme l’Enfer est silencieux. J’ai crié. Le cri a brisé quelque chose. Les feuilles de cristal invisible d’une voûte qui nous emprisonnait. Dès lors j’ai cherché comment m’élever. Non pas vers le Paradis, mais vers la liberté. J’ai supporté longtemps les nuages de gaz maudits qui m’enveloppaient. Supporté longtemps lames rutilantes d’assassins privés de raison. Supporté longtemps les poisons. Aujourd’hui encore mes veines charrient du verre.

« Un jour j’ai su voler. Personne n’a su – n’a pu – m’arrêter. Prêtaient-ils attention ? Non. Non. Ils étaient bien trop occupés à se consumer. On ne le dit pas assez, mais les flammes des Enfers ne viennent pas des diables ; elles viennent des hommes qui se détruisent eux-mêmes, sans fin, car ils ne savent pas faire autrement, pourquoi crois-tu que ces flammes soient inextinguibles ? Je plains ceux qui sont là simplement par ignorance de la connaissance du Dieu de Dante. Je ne crois pas qu’ils souffrent de la même manière. Mais ils sont loin de tout ce qui leur était cher, seuls. Je n’étais pas à ma place ici – ou peut-être l’étais-je, mais j’avais mal, trop mal pour demeurer. Je n’ai emporté que cette robe de braises. J’ai volé – j’ai atteint ce vestibule des lâches. Je recherchais quelqu’un, quelqu’un qui me manquait.

« J’ai failli perdre la raison. Le cristal de la voûte brisée s’était comme retrouvé dans mon crâne, soudain secoué, sans cesse, ces bruits aigus et coupants me font encore trembler, vaciller… Mais c’était une voix, une seule, celle de tous les oubliés, car tu as raison, ce sont des oubliés, et leur sort est pire que celui des damnés. Nulle rage ici, du désespoir, et encore, du désespoir qui s’ignore… Ils ne se reconnaissent plus, ils appellent la mort, puis se rappellent qu’ils sont déjà morts. Ils bougent à peine, ils gémissent, ils se savent interdits de Paradis, mais préfèrent souhaiter l’Enfer entre deux soupirs, ils préféreraient tant être brûlés par des fers pour l’éternité, ils préféreraient tant savoir qu’ils peuvent ressentir plutôt que de flotter sans stimuli dans ce vestibule étroit. Ils ne voient pas ce qu’ils ont fait de mal – je ne le sais pas trop non plus. Ils ne voient pas… J’ai marché sur des fragments de personnalité. Je me suis coupé la plante des pieds, et à l’époque je ne savais pas encore l’art de la guérison. J’ai été envahie par des milliers de rires d’âges passés, par des milliers de larmes séchées, par des milliers de mains tenant celle de l’être aimé… Et j’ai levé les yeux de mes pieds ensanglantés, et j’ai vu ces fantômes en lambeaux, j’ai vu cette grisaille sans visage, j’ai vu l’ovale de ce qui était leur tête me suivre et aspirer mon souffle, et j’ai crié, j’ai tant eu peur, alors que ce n’est pas leur faute, ou peut-être que si, mais alors qu’ils sont tout de même à plaindre, j’ai crié, crié. Je me suis enfuie sans avoir trouvé l’ombre que je recherchais.

« J’ai trouvé un accès vers le monde des mortels. J’ai volé jusqu’à la lumière alors que mes pieds faisait tomber une pluie de sang sur les images mortes des fantômes trop peu morts et trop peu vivants. J’ai émergé d’un gouffre sans nom, me suis traînée au sol, sur de l’herbe verte, je ne savais pas ce qu’était de l’herbe, mais je savais que ce n’était pas dangereux, car je me suis endormie sur elle. Quand je me suis réveillée, c’est la lune qui m’a trouvée. Je respirais, je sentais des muscles dans mon corps, je sentais le vent frais sur ma peau. Ma robe n’avait pas brûlé l’herbe. Je ne me l’explique toujours pas. J’ai fui dans la forêt. Fui quoi ? Je ne sais plus. Depuis j’ai appris auprès des étoiles et de la lune, auprès des eaux, des roches et des vents. Je n’ai plus à fuir. Mais je ne peux pas retourner tu sais où. Ma place n’est plus là-bas, c’est sûr, maintenant. »

Tu tends à beaucoup parler ces derniers jours. Cela me convient ; je suis au bord du sommeil, même si ton récit m’a fait pleurer. Je te demande si tu n’as quand même pas essayé de retourner chercher l’âme que tu voulais sauver.

« Jamais, me réponds-tu. Je n’ai pas eu le temps de la trouver et je crois que de toute manière je ne l’aurais jamais trouvée. Je le sais désormais, c’est toi que je cherchais ; tu avais la même consistance que ces fantômes mais tu n’étais pas parmi eux. Il n’y a pas besoin d’un vestibule des lâches pour trouver des âmes perdues. Mais toi, toi, maintenant que tu es là, que tu es avec moi, jamais plus je ne te lâcherai. Cette vision du vide m’a tant fait tressaillir que je chasserai celui qui t’habite – et peut-être est-ce toi, qui, un jour, plongeras dans ce gouffre avec la main tendue. »

Fragment d’entretiens avec une sorcière #5

Décris-moi ta voix.

Tu m’observes. Dans ma bouche, l’impératif ne sonne pas comme un ordre. Jamais. Il sonne comme une supplication, dans le pire des cas ; dans le meilleur, comme une demande curieuse et même enjouée. Aujourd’hui c’est un mélange des deux. Je suis à bout de forces, malgré tous mes efforts pour agir au mieux, ou peut-être à cause de tous mes efforts pour agir au mieux. Je suis aphone, totalement. J’ai écrit, longuement, aux deux personnes qui m’écoutent – qui ont sans doute leur forêt, quelque part. J’ai pleuré. J’ai écrit et j’ai pleuré. Ainsi se résume la vie de ceux qui se savent déjà oubliés. Écrire, pleurer. Ne pas parler, soit qu’on ait la langue tranchée soit qu’on ait fait vœu de silence. Je continue à écrire avec toi. Je suis si mal… Je ne fais que jeter les premiers mots. La suite t’appartient, je vais t’écouter. Te lire.

« Décrire ma voix ? Pourquoi ne peux-tu simplement t’asseoir, là, sur le pas de ma porte, te laisser porter par elle ? Je vais fredonner des airs verts à mes parterres de fleurs, puis susurrer le son de la pluie entre mes dents pour arroser mes plants de pommes de terre. N’est-ce pas plus doux que d’entendre un lexique ? Je sais que tu en entends tous les jours, je le sais, tous les jours tu entends des lexiques. N’en as-tu pas assez ? »

Encore une fois, tu me prends au dépourvu. Je crois que je réponds que j’aime les lexiques. Les dictionnaires. Mais est-ce ce dont j’ai besoin à cet instant ? J’ai envie de les brûler, de brûler les mots, et l’instant d’après, de serrer les pages enflammées contre ma poitrine. Tu remarques mon trouble. Tu le remarques parce que ma poitrine commence à fumer et que tu dois étouffer ce feu qui naît. Deux de tes doigts se portent à tes lèvres, s’y pressent ; elles frémissent ; je n’entends rien, et ne lis rien. La fumée va endormir tes abeilles, dans leurs ruches, au loin. Je respire. Ma gorge se dénoue quelque peu sous l’effet du miel que j’y sens, soudain, couler. Tu me surprendras toujours.

« Crois-tu, de toute manière, que je sois capable de décrire ma voix ? Cesse de te torturer. Personne ne peut décrire sa voix. Celui qui y parvient serait le mage suprême ou le poète suprême. Mais s’il y arrive, alors immédiatement, il retomberait tout bas, en douceur, comme du coton, comme des graines de pissenlit, mais il retomberait, privé de ses pouvoirs, et de tous ses apprêts. A la limite peut-être peut-on décrire la voix d’un autre. Penses-tu que tu saurais décrire la mienne ? »

Pas maintenant, je soupire, pas maintenant. Je ressens ta voix, je la comprends et je sais que c’est faux, mais je la ressens. Tu es un écho qui vibre dans ma trachée trouée. Je ressens mais ne peux parler. Je ressens et ne sais pas écrire. Je suis jeune, j’écris fort mal, encore, et je ne rends pas grâce à nos échanges, on y sent surtout la mort.

« Essaie. Si tu ne commences pas maintenant, tu n’y parviendras jamais. »

J’ai réfléchi plusieurs minutes. Et je me rends compte que ta voix est indéfinissable. Elle n’est pas indicible – elle est insaisissable. Sauf pour… Sauf pour ceux qui sont prêts à chuter. Dois-je passer par la comparaison ? Je crois que je vois ce qu’est ta voix. Il y a longtemps, et peut-être même en dehors du temps pour certains d’entre eux, des poètes ont chanté. Des saillies d’une époque enterrée. Des compresses sur mes plaies ouvertes. Un écho… un écho. Ne viens-je pas de te définir comme un écho ? J’ai déjà oublié, mais eux, je ne les ai pas oubliés. Les champs et les vents, les armes et les femmes, les héros et les dieux. Les arbres et les cours d’eau, le miel et les abeilles – ceux qui manquent – les amants et les viols, les césures, les temps faibles et les temps forts. Les fragments. C’est tout. Et c’est toi – ta voix. C’est ce peu de mots, c’est cet envoûtement lointain, c’est cette colère et cet amour, si puissants parce qu’ils ne viennent plus de rien. C’est ce qui survit tout en n’étant plus rien. C’est ce qui s’impose sans pour autant exister.

C’est la magie que l’on mord à pleines dents. La magie qui, libérée de sa gangue de siècles, nous ressource et nous apaise.