Sur ma lecture D’Une chambre à soi de Virginia Woolf

(Ecrit le 21 mars 2019 entre deux exposés, je ne sais pas si cela fait beaucoup sens)

Je ne veux pas non plus disparaître dans l’écriture. Je veux trouver ma propre voiX. Je ne veux pas du « style masculin » ni du « style féminin » – pourquoi existent-ils ? Ou plutôt comment se fait-il qu’ils existent ? Je le sais bien, Virginia Woolf explique bien pourquoi cette différence est visible. Ces deux styles, je ne veux pas avoir à en tenir compte, je ne veux pas me placer en porte-à-faux de l’un ou de l’autre – je veux écrire.

Mais est-ce que, inconsciemment, j’ai intériorisé leurs codes ? (Née femme, est-ce que j’écris « à la manière des premières femmes écrivains » – que je vais décrire juste après – puisque j’en suis en quelque sorte encore au premier stade de mon parcours dans l’écriture ? Vivant dans une société patriarcale, est-ce que j’essaie de copier « la manière des hommes » pour essayer d’y trouver une place ?) Est-ce que je transpose ma vie dans l’un de ces styles, dans un mélange de ces styles ? Virginia Woolf dit que lorsque les femmes ont commencé à écrire, elles laissaient déborder leurs passions, leurs colères, parfois sans s’en rendre compte, parfois avec une rage lucide. Est-ce un mal ? Est-ce que cela empêche véritablement d’atteindre le génie littéraire (du moins dans cette société où les passions des femmes sont vues comme un dérèglement), comme écrit dans Une chambre à soi ? Jane Austen, qui a simplement parlé, qui s’est effacée tout en étant présente par le simple fait de pouvoir parler de tout – sauf d’elle-même – est l’exemple de littérature parfaite de Virginia Woolf, avec son homologue masculin Shakespeare. En opposition au « style féminin imparfait« , celui des hommes : direct, factuel, reconnaissable. Ils ne parlent pas d’eux – pas avec la colère féminine. Ils parlent d’eux, et montrent leurs mots, avec un style ronflant.

Je suis sûre que je parle « de moi », que je m’exprime – car je ne l’ai jamais pu avant -, même sans parler directement de mes problèmes, car je ne le peux pas autrement, pas autrement que par l’écrit, comme ces premières femmes qui ont écrit. Et en même temps, j’essaie de suivre, sans doute, les codes masculins, car mon imaginaire s’est formé autour de nombreux auteurs hommes. Tout est inconscient, encore une fois. C’est une culture.

Comment simplement écrire ? Comme être soi sans exprimer que l’on est soi, comme l’on fait Shakespeare et Jane Austen ?  Il n’est pas question d’une poétique de l’effacement dans leur cas. Il n’y a pas d’effacement : ils ne sont simplement pas là, et leur absence les rend plus saillants – il ne reste que leur manière de s’approprier le monde et cela en dit beaucoup sur eux. Trace leurs ombres. Des fantômes qui brillent au soleil. Sont-ils des modèles à suivre, la seule voie pour atteindre la « perfection » littéraire ? Je ne sais pas. Mais supposons que je veuille atteindre l’état qu’ils ont eux-mêmes atteints. Déjà il y a un problème : ils n’ont pas voulu atteindre cet état, cette absence-présence. Ils ont été cet état, naturellement. Mais mettons cela de côté.

Pour être comme eux, toujours en suivant Une chambre à soi, il faudrait être libéré de toute responsabilité, oppression, avoir un endroit pour écrire – privé, ou, au minimum, comme pour Jane Austen, où l’on peut dissimuler ses écrits – et ne pas subir le jugement d’autrui à propos de la vie que l’on mène (et non pas à propos des écrits en eux-mêmes, même si pour les femmes, cette critique existe). Mais peut-on toujours libre de tout ? Même pour Shakespeare, n’y a-t-il pas eu de malheurs qui seraient venus briser ce schéma parfait et hypothétique ?

*

« La colère en héritage… » (Wajdi Mouawad)

Faudrait-il être en paix, quand on est une femme surtout, alors, avec ce qui nous est arrivé, ce qui est arrivé aux voix féminines tues du passé, avec ce qui nous arrive, pour pouvoir écrire une œuvre expurgée, non de toute passion (car une œuvre est remplie de passions), mais de nos passions ?

Le travail à faire serait donc intérieur. Il n’y a pas de clé pour trouver l’apaisement ; il se travaille, c’est tout. Et pour cela, peu importe, je pense, de devoir passer par les styles « féminins ou masculins » : on expérimente tout, il faut tâtonner.

Mais je reviens à ma question : veux-je vraiment ne laisser aucune trace de Moi en tant qu’être qui a ressenti ? Est-ce que je – moi, et n’importe qui – ne mérite pas de laisser éclater ma colère ? Éclater ma joie ? Pourquoi faudrait-il effacer ce qui nous a construit ? Pour atteindre une certaine perfection ? Pour plaire à un public ? Une partie de moi à envie de ne pas suivre cela, car n’écrit-on pas ce que l’on désire écrire ? Une partie de moi veut suivre cela, avec cette impression que je pourrais dépasser ce que je suis – ou le devenir peut-être davantage.

Peut-être est-il aussi possible, dans l’apaisement ( ou dans la rage, qui aveugle et donc apaise) de pouvoir parler de soi avec la clarté du vent, de faire de son expérience une expérience, avec la même intensité, qui dirait davantage sur nous que notre expérience. Le Je – mais serait-ce alors encore Moi ? – pourrait se dire, brûler, pleurer – même dans un texte où il n’apparaîtrait pas – en sachant lui-même qu’il est cet extérieur, cet autre lui-même qu’il est en train de composer.

 

Salammbô, lesbienne refoulée

Attention : cet article est un pur délire que j’ai envie d’écrire depuis longtemps. Ceci étant dit, si jamais pour vous homosexualité rime avec Enfer, je vous conseille de vous dispenser de sa lecture.

Salammbô passe souvent pour une étrangeté : roman historique, porté par un orientalisme certain, jusqu’à la surcharge, il diffère de la production plus réaliste de Flaubert. Le livre s’imprègne de l’Antiquité tout autant que du courant orientaliste. La vision de la religion proposée par Flaubert est à ce titre exemplaire : les divinités de Tanit et de Moloch sont perçues par leur essence même, le divin féminin et masculin, leur pouvoir pur, archaïque dans le meilleur et le pire sens du terme – leur puissance est grande, et leur violence (quoiqu’elle se manifeste différemment pour chacun d’eux) est funeste aux hommes.

Salammbô vénère Tanit, non pas de façon zélée, mais de façon obsessionnelle. Tanit est une divinité lunaire et représente dans l’œuvre le « principe femelle » (chapitre XV), par opposition au « principe mâle » (chapitre XIII) qu’est Moloch. L’obsession de Salammbô tourne à l’hubris : ce n’est plus qu’elle veut servir la Déesse, c’est qu’elle ressent, sans trop le comprendre, l’envie d’atteindre la divinité, peut-être même d’en devenir une – en tout cas de quitter une condition mortelle pour laquelle elle n’a aucun intérêt. Pas d’intérêt mais pas de dégoût non plus : Salammbô, candide, est comme hors du temps, hors du monde.

Cette ardeur à vouloir se rapprocher de Tanit pourrait faire l’objet d’analyses mystiques, religieuses, ou sur le rapport à la réalité des héroïnes flaubertiennes. Mais j’ai plutôt envie de vous démontrer qu’on peut en faire une lecture lesbienne, car la relation entre l’héroïne et la Déesse est assez ambiguë pour permettre cette approche.

Je vous propose, dans ce qui va suivre, d’envisager que Salammbô est une lesbienne refoulée. Parce que… pourquoi pas.

***

I. L’apparence de Salammbô

Avant toute chose, arrêtons-nous sur l’apparence de Salammbô. Son physique est très peu décrit. Elle est principalement définie par ses parures et ses vêtements. Deux couleurs dominent : le blanc et le pourpre.

Le blanc caractérise sa peau, ses robes et ses manteaux. Il représente sa candeur, sa pureté, sa virginité. Le pourpre est une teinte noble par excellence, et peut très bien être le signe du rang de Salammbô – la fille du Suffète Hamilcar Barca. Mais le pourpre est aussi une nuance de violet ; or le violet est une couleur symbolique du lesbianisme, et Salammbô en est sans cesse recouverte : sa chevelure est « poudrée d’un sable violet » et se mêle à un « réseau en fils de pourpre », elle porte parfois un « manteau de pourpre sombre ». Lorsqu’elle va rendre visite à Mâtho pour récupérer le zaïmph, elle porte une tunique de « couleur vineuse » avec à l’épaule un « carré de pourpre », et ce alors qu’elle doit se faire discrète ; dans sa chambre sont des « coussins de pourpre », et, dans le dernier chapitre, elle est transportée dans une litière « surmontée d’un dais de pourpre ».

Les deux interprétations que l’on peut faire de cette couleur ne s’annulent pas. Salammbô évolue dans un cercle noble, oriental, et il est normal qu’elle revête des vêtements de cette teinte ; la pourpre était une couleur caractéristique de richesse dans l’Antiquité, et par ailleurs elle apparaît de toute part dans le roman, servant à décrire l’héroïne, certes, mais aussi de la décoration. En somme, c’est la couleur de l’ostentation. Mais, sur Salammbô, cette ostentation est mêlée à ce blanc de pureté : l’interprétation en devient plus complexe. La personnalité de Salammbô, sans compter son obsession pour Tanit, est résumée en deux mots dans l’œuvre : il est question de sa pudeur et de sa candeur. Elle est détachée du monde de l’ostentation (où l’on a forcément conscience de soi), elle se contente de s’y déplacer, sans le comprendre, sauf lorsque sa Déesse est offensée (dans le premier chapitre, par exemple, elle s’avance au milieu des Mercenaires, saisie par l’horreur de ce qu’ils ont fait, et les sermonne).

Puisqu’elle ne fait pas vraiment partie du monde, à la fois vêtue de pourpre et de blanc, Salammbô peut alors être une figure lesbienne qui s’ignore : elle ne sait pas où elle va, elle se laisse porter par les commandements d’autrui, elle est simplement revêtue de cette couleur violette sapphique, couleur qui ne fait pas vraiment partie d’elle mais qui est bien là, comme si Salammbô nageait dans la confusion.

II. Salammbô, le monde et Tanit

Salammbô est très vite identifiée comme une femme qui n’en est pas tout à fait une. Son ignorance du monde n’est pas due qu’à son caractère : elle a été enfermée et conditionnée. Je vais citer assez longuement Flaubert :

« Son père n’avait pas voulu qu’elle entrât dans le collège des prêtresses, ni même qu’on lui fit rien connaître de la Tanit populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère, depuis longtemps, était morte.

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d’un mort. » (chapitre III)

Salammbô ne connaît donc pas la vie, puisqu’elle vit seule et ne fait l’expérience de rien. Ce qu’elle côtoie, c’est la divinité et le sacré, choses qui ne sont pas destinées aux mortels ; elle n’est pas vraiment humaine, ni vraiment déesse. Elle n’est rien, en vérité : son père a prononcé une malédiction contre elle :

« Elle lui était survenue après la mort de plusieurs enfants mâles. D’ailleurs, la naissance des filles passait pour une calamité dans les religions du Soleil. Les dieux, plus tard, lui avaient envoyé un fils ; mais il gardait quelque chose de son espoir trahi et comme l’ébranlement de la malédiction qu’il avait prononcée contre elle. » (chapitre VII)

On retrouve ici la suprématie du « principe mâle » à l’œuvre, puisque Carthage, en plus de Tanit, vénère Moloch, le dieu mâle et sanglant. L’homme ne laisse aucun choix à la femme et la place en position inférieure ; elle est faible et presque inutile, sauf en tant que pion sur un échiquier politique. Salammbô ne peut poursuivre, par son sexe, l’œuvre militaire et politique de son père. Elle est maudite par celui-ci pour être, paradoxalement à la vision ordinaire de la femme, un symbole d’infertilité. Aussi restera-t-elle ce « rien », ignorante des choses de la vie, ignorante des secrets du divin – puisque Hamilcar refuse qu’elle sache tout de Tanit et en devienne pleinement prêtresse.

Mais alors s’abat sur Salammbô une seconde malédiction : celle de Tanit elle-même.

« Mais la Rabbet (Tanit) jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle. » (chapitre 3)

Salammbô, prisonnière d’un monde masculin, celui de Moloch, se retrouve emplie d’une curiosité pour le monde féminin, celui de Tanit, qu’elle ne peut et ne pourra jamais atteindre, telle une lesbienne qui ne peut s’affirmer (ni en tant que lesbienne, ni en tant que femme, ni en tant qu’homme, pour reprendre l’idée de Monique Wittig) et s’ignore dans la souffrance. Je parle du « monde féminin » mais il vaudrait mieux parler d’une « entité » féminine très indéfinie, car Tanit est une puissance divine et car Salammbô ne montre pas d’attrait pour ce qui est perçu comme typiquement féminin : elle se laisse habiller, les parfums ne sont pas une parure odorante mais là où réside « l’esprit des Dieux »… Elle ne considère pas les choses du monde comme importantes : ce qui importe, c’est l’idée, la « figuration sidérale » du divin. On pourrait ici introduire une interprétation religieuse de l’histoire, mais pour me concentrer sur mon idée de départ, je préfère dire que Salammbô, qui n’est pas en mesure d’accéder au réel, est obligée de passer par des fantaisies, des rêves, pour pouvoir assouvir son désir pour l’entité féminine.

Par ailleurs, on le voit, Tanit est « jalouse » : elle aussi a désiré Salammbô, même si ce n’est pas de la même manière, puisqu’elle est déesse. Comme souvent dans la mythologie, lorsqu’une divinité n’obtient pas ce qu’elle désire, elle punit l’objet désiré, bien qu’il soit innocent.

Tanit, « principe féminin », semble donc désirer les femmes elle aussi, à tel point que lorsque le « principe masculin » les lui vole, elle se contrarie à l’excès. Il faut noter qu’elle est déesse de la Lune ; or la Lune est un autre symbole lesbien. Elle règne sur la « mer ténébreuse » et est de fait appelée par Salammbô « Reine des choses humides ». Mais, au lieu d’y lire le contrôle des marées, nous pourrions voir derrière les « choses humides » les sexes féminins… (au vu de l’humour dissimulé dont a toujours su faire preuve Flaubert, je ne crois pas cela totalement impossible)

Enfin, son voile, sa figuration terrestre, peut également être rapproché du lesbianisme. Il est gardé dans un temple dans lequel on ne peut accéder, et sa vision signifie la mort ; et le lesbianisme est sans doute ce qui est le plus caché dans la société, parce qu’il est le strict opposé du « principe mâle » dominateur. Il lui échappe, puisqu’il n’a pas besoin de lui : il faut donc l’enfermer et ne le laisser voir à personne, car il serait preuve qu’il y a une faiblesse dans le système. Cette analyse peut valoir aussi pour le féminin en général : il doit rester sous la coupe du masculin. Cependant, ce qui m’amène à tirer mon interprétation vers le lesbianisme, c’est la description du voile :

« Cela passait comme un manteau sous le visage de l’idole, et remontant étalé sur le mur, s’accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l’aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C’était là le manteau de la Déesse, le zaïmph saint que l’on ne pouvait voir. » (chapitre V)

Cette bigarrure peut tenter de rendre l’adjectif grec ποικίλον (que je mets au neutre pour désigner le voile), qui signifie « varié », « changeant » et surtout « varié en couleurs » ; c’est une teinte impossible à rendre. Or, cet adjectif est utilisé par Sappho, première à chanter les amours féminines, dans le fragment 1 de ses poèmes, souvent appelé « Hymne à Aphrodite » : il sert à caractériser le trône de la déesse – et la déesse elle-même répond à l’appel de Sappho pour que celle-ci puisse trouver l’amour. Cette possible intertextualité ne paraît pas innocente.

 

III. Salammbô, Tanit et les hommes

La relation avec la Déesse est à sens unique. Salammbô la désire et voit ce désir frustré.

« O Tanit ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? Je t’ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. » (chapitre III)

Elle l’admet elle-même : « la curiosité de sa forme me dévore ». Ce terme de curiosité va revenir plusieurs fois, tout comme va revenir plusieurs fois l’idée que « [son] désir est un sacrilège ». Flaubert admirait Apulée, aussi il m’est possible de dire que Salammbô est curiosa, tout comme Lucius, protagoniste de L’Ane d’Or, était curiosus : ce trait de caractère les perd tous les deux. Tant que l’on n’est pas initié aux mystères religieux, il y a danger de vouloir en apprendre davantage sur eux. Mais Lucius a subi tout un parcours initiatique (où sa curiosité le blesse) avant de se voir initié aux mystères d’Isis (autre représentation de la Lune, notons-le) : la Déesse ne l’approche que lorsqu’il est prêt, et il cesse alors d’être curieux, prend patience et fait le nécessaire pour se faire initier. Salammbô est un Lucius qui n’a pas eu de parcours initiatique : elle n’a jamais quitté Carthage et n’a pas eu de vie à elle. La proximité et pourtant l’impossibilité d’atteindre la Déesse la frustrent et elle désire avec curiosité l’initiation alors qu’elle lui est interdite. Et cette curiosité la perdra définitivement. Si Salammbô ne peut atteindre Tanit, c’est que le lesbianisme reste inatteignable dans ce monde masculin : celle qui se questionne ne peut trouver que de vagues réponses, et lorsqu’elle y touche, elle succombe.

Parlons un peu de la relation aux hommes qu’a Salammbô. Lorsqu’il en est fait mention explicitement, c’est très vague.

« Elle inspire et gouverne les amours des hommes.

– Les amours des hommes ! répéta Salammbô rêvant. » (chapitre III)

Elle rêve, encore perdue dans ses fantaisies, et le terme d’hommes employé ici est sans doute à prendre au sens générique : rien ne permet de dire qu’elle imagine un amour spécifiquement hétérosexuel ou homosexuel. D’ailleurs, dès qu’il est question de ses noces, le verbe « rêver » n’est jamais loin.

Mais le plus souvent, elle ne considère pas les hommes. Elle est d’abord indifférente envers Mâtho, dans le sens le plus neutre du terme. Lorsque celui-ci s’introduit dans sa chambre avec le voile de la Déesse, tout ce qui intéresse Salammbô, c’est le voile. Lorsque le mercenaire lui dit « Je t’aime ! », elle répond « Donne-le ! » aveuglément. Encore une fois, le texte insiste plus sur la curiosité sacrilège de Salammbô ; mais ce voile, symbole de Tanit, du féminin, peut aussi représenter le désir lesbien refoulé de l’héroïne. Elle veut le saisir mais n’y parvient pas. Ce n’est pas Mâtho, l’homme, qui l’intéresse, c’est l’enveloppe divine du « principe féminin » dont il s’est revêtu. Cette enveloppe lui fait d’ailleurs peur bien qu’elle l’attire : « en se faisant horreur à elle-même, elle regrettait de ne pas l’avoir soulevé ». C’est quelque chose de très fréquent chez les lesbiennes qui s’ignorent : elles ont honte malgré leur attirance.

Le voile provoque chez Salammbô des réactions qui rappellent le fragment 31 de Sappho (je surligne):

« Mes yeux sont éblouis : il goûte le bonheur des dieux

cet homme qui, devant toi,

prend place, tout près de toi, captivé,

la douceur de ta voix

et le désir d’aimer qui passe dans ton rire. Ah ! c’est bien pour cela,

un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine.

Car si je te regarde, même un instant, je ne puis

plus parler,

mais d’abord ma langue est brisée, voici qu’un feu

subtil, soudain, a couru en frissons sous ma peau.

Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement

tournoie dans mes oreilles.

Une sueur glacée ruisselle sur mon corps, et je tremble,

tout entière possédée, et je suis

plus verte que l’herbe. D’une morte j’ai presque

l’apparence.

Mais il faut tout risquer… » (traduction Yves Battistini)

« Quelquefois, Taanach, il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair… c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. » (chapitre III)

Ou encore :

« Mais soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide… » (chapitre X)

La fascination de Salammbô pour le zaïmph (et donc pour Tanit) ressemble trait pour trait à une fascination amoureuse.

Plus tard, lorsqu’elle en a assez que le zaïmph ait été volé, il se passe ceci :

« Un matin, elle se réveilla déterminée, et elle demanda ce qu’il fallait pour que Mâtho rendît le voile.

Le réclamer, dit Schahabarim.

Mais s’il refuse ?

Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu’elle n’avait jamais vu.

Oui, comment faire ? répéta Salammbô.

Il roulait entre ses doigts l’extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu’elle ne comprenait pas :

Tu seras seule avec lui.

Après ? dit-elle.

Seule dans sa tente.

Et alors ?

Schahabarim se mordit les lèvres. Il cherchait quelque phrase, un détour.

Si tu dois mourir, ce sera plus tard, dit-il, plus tard ! ne crains rien ! et quoi qu’il entreprenne, n’appelle pas ! ne t’effraye pas ! Tu seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l’ordre du ciel !

-Mais le voile ? » (chapitre X)

Implicitement, on comprend que Schahabarim veut faire comprendre à Salammbô de se donner à Mâtho si nécessaire, voire, au vu de sa dernière réplique, de se laisser violer. Mais Salammbô ne comprend pas : seul compte le voile, encore. Sa naïveté, qui la caractérise, est mise en avant, mais elle n’est pas incompatible avec une lecture lesbienne du passage : Salammbô n’envisage pas un instant d’avoir une relation charnelle avec un homme. D’ailleurs, son indifférence pour Mâtho se transforme en désir de meurtre lorsqu’elle récupère le zaïmph, désire qu’elle refoule. Mais le désir de voir Mâtho mort la poursuit pendant le reste du roman ; il l’attire bien qu’elle ne semble pas savoir comment l’aimer. Elle aimerait se lier au masculin, mais elle ne peut pas ; alors elle doit le voir mort pour s’en libérer.

Salammbô meurt d’ailleurs le jour où Tanit triomphe et Moloch est vaincu. Elle était fiancée à Narr’Havas, mais ne ressentait rien pour lui, si ce n’est un léger intérêt car il lui permettait d’accéder à Mâtho indirectement. Elle était donc sur le point de rejoindre le monde masculin par le mariage. La Déesse, qui n’a pu avoir Salammbô, la reprend donc, d’autant plus que celle-ci a vu le voile. Elle ne peut appartenir au monde des hommes, et elle a vu le voile, le lesbianisme, chose qui lui est inaccessible : elle ne peut que mourir. Le fait que le roman se termine par la phrase « Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit » le prouve bien.

De même, Mâtho, l’homme par excellence, meurt pour avoir approché le voile, le lesbianisme, ce qui lui est interdit aussi car il n’y a pas sa place.

***

Le lesbianisme reste inaccessible aux hommes (qui n’ont aucune part à y prendre) comme aux femmes (qui ne peuvent y accéder dans un monde dominé par les hommes). La lecture de l’ardeur religieuse de Salammbô peut aisément être tournée en lecture lesbienne : Salammbô se cherche et ne sait comment s’y prendre, et, dans un monde archaïque fermé, découvrir le secret de sa sexualité ne peut que la tuer.